Le pape François a-t-il redonné des perspectives d’avenir aux Chrétiens d’Irak?


Le voyage du Pape François en Irak a soulevé l’enthousiasme et l’espoir des Chrétiens. Autrefois majoritaires dans cette région, ils sont persécutés et poussés vers l’exode. Leur nombre décroît dramatiquement. Ils sont des dhimmis, des êtres de seconde zone. En principe les dhimmis sont protégés, mais cette protection leur coûte cher, au propre et au figuré. Ils sont rackettés, soumis à des impôts spéciaux pour avoir le droit de conserver leur foi. Et surtout ils vivent dans la précarité, à la merci des bouffées d’intégrisme. La photo montre le Pape lachant une colombe à Mossoul, près des ruines des églises de la ville. Vont-ils subir le sort des Juifs d’Irak, une autre communauté présente bien avant l’islam et qui a disparu au milieu du 20ème siècle, suite aux persécutions par le régime : pogromes, massacres, exécutions publiques, harcèlement ? Plus de 100.000 Juifs durent fuir l’Irak en quelques années. Un exode similaire attend-il les Chrétiens ? Nombre d’entre eux sont déjà partis. L’Abbé Alain-René Arbez, membre du Comité d’Honneur de Dhimmi Watch, rappelle ici le passé de cette belle communauté.

L’Iraq est sous les projecteurs de l’actualité en raison de la visite du pape François qui a rencontré ce qui reste des communautés chrétiennes, assyriennes et chaldéennes dans un pays dévasté par les assauts de l’islam. Il a échangé avec le grand imam chiite Al Sistani dont l’autorité est réelle sur ce territoire.
L’islam radical est omniprésent dans ces régions d’Orient où les conflits entre factions belliqueuses concurrentes n’en finissent pas depuis de longs siècles. Dans les périodes précédentes, les tenants de la religion mahométane se sont acharnés à éradiquer les chrétiens de cette terre de Mésopotamie où ils furent majoritaires. Cette situation locale dramatique, souvent médiatisée sous l’angle factuel d’événements militaires impossibles à déchiffrer, devrait inciter à connaître le réel passé de ce pays meurtri, afin de comprendre de quelle manière son avenir a été bafoué et compromis.
         L'Iraq d'aujourd'hui est en effet un état récent : c'est une création des Occidentaux voulant répondre à la conjoncture du début du 20ème siècle, après l'effondrement de l'Empire ottoman et face à un nationalisme arabe en effervescence. Anglais et Français ont cherché à imposer une transition à la région en arbitrant la féroce concurrence interne à l'islam entre musulmans turcs et arabes, mais cela s’est fait une fois de plus sur le dos des chrétiens. Aujourd’hui les Occidentaux sont totalement dépassés par l’affrontement entre sunnites et chiites à l’intérieur d’une conflagration interminable alimentée par Téhéran. Seul état vraiment démocratique dans le secteur, Israël est entouré de terrains minés et de menaces permanentes. Depuis les opérations russes en Syrie et leurs conséquences collatérales, l’invasion de l’armée turque aggrave encore le chaos régional où il est bien difficile de s’y retrouver dans des stratégies qui s’entrecroisent.
C'est donc au début du 20ème siècle - époque marquée par les génocides arménien et chaldéen perpétrés par les Ottomans (2 millions de victimes chrétiennes) - que fut créée la Jordanie sur 70% de l'ancienne Palestine historique, et qu'à l'instigation de Churchill, furent dessinées, sur des territoires assyro-chaldéens, arabes, kurdes et perses, les frontières de l'Iraq actuel …
         Cela eut pour effet de calmer sur le moment le jeu des revendications nationalistes arabes, au prix de l'oubli des Kurdes et de leur ancien territoire, le Kurdistan. Mais la communauté historique des chrétiens autochtones (assyro-chaldéens) fut marginalisée par les dirigeants arabes et condamnée dès lors à une inexorable disparition progressive. Les attaques de Daesh allaient aggraver la situation.
Pourtant, après l’effondrement de l’empire ottoman, il avait été explicitement question de donner naissance à un état assyro-chaldéen pour assurer la survie des autochtones chrétiens, mais la SDN en 1925 n'eut pas le courage ni les moyens politiques de donner suite au projet. Suite aux spoliations par les Kurdes des plaines fertiles habitées par les chrétiens, c’est le Hakkâri qui fut le bastion montagneux de repli pour les Assyriens et Arméniens persécutés. Continuellement harcelé par les Kurdes, ce territoire fut rattaché à la Turquie. Si aujourd’hui les Kurdes sont agressés par les Turcs, et s’ils ont effectivement lutté avec courage contre Daesh, on ne peut oublier qu’ils ont longtemps été les agresseurs attitrés des chrétiens de la région.
Le problème spécifique de survie pour les chrétiens autochtones de culture syriaque a commencé à vrai dire à une époque déjà ancienne: car il y a environ vingt siècles, la Mésopotamie était un vaste territoire de riche civilisation héritée de l'antiquité. Une population nombreuse, composée de Juifs depuis l'exil à Babylone, et de Zoroastriens présents depuis des siècles, avait vu se développer sur ce terreau favorable de très nombreuses communautés chrétiennes dynamiques : Assyriens, Chaldéens, et Nestoriens, parlant tous une langue sémitique largement répandue : l'araméen.
         L'invasion brutale de l'islam au 7ème siècle dans cette région judéo-chrétienne florissante a (malgré quelques très rares périodes de tolérance) provoqué le déclin programmé des non-musulmans. En raison du djihad, fer de lance de la colonisation islamique, les Chrétiens ainsi que les Juifs disparurent au gré des persécutions successives, des mises en esclavage, des expropriations, des conversions forcées, etc.
Pourtant, sous l'empire abbasside aux 8ème et 9ème siècles, Bagdad était devenue un centre de haute culture réputé. Mais curieusement, a été occulté le fait que cette gloire fièrement revendiquée par l'islam était essentiellement due aux chrétiens locaux enrôlés par les califes et sultans. C'est en raison de leurs connaissances bibliques (hébreu et grec) que les nestoriens furent appelés à traduire en arabe les œuvres majeures de la science et de la philosophie gréco-romaine. Humaïn al Hishaq, célèbre intellectuelchrétien, animait la "maison de la sagesse" Beit Hikma du calife de Bagdad Al Mamoun. Le premier ouvrage d'ophtalmologie écrit en arabe le fut par le chrétien au nom arabisé Youhanna Ibn Massawayh, médecin personnel d'Haroun al Rachid.
Ainsi, les chrétiens, utilisés par les califes comme ressources d'appoint pour développer leur civilisation, étaient des "dhimmis", citoyens inférieurs pour lesquels la considération était aléatoire selon des critères utilitaires. De nombreux épisodes sanglants marquèrent cette région au fil des siècles, par exemple avec Tamerlan, qui enterra vivants des milliers de chrétiens, ou encore le féroce Sélim 1er et d'autres sultans qui massacrèrent massivement les populations chrétiennes de Mésopotamie occupée.
         Dès lors, cette terre qui avait été spirituellement et culturellement rayonnante devint peu à peu, sous domination arabe puis turque, le plus grand champ de ruines de monastères, d'églises et de synagogues ; finalement, le plus grand cimetière chrétien du Moyen-Orient, selon l'expression de l'historien jésuite le père J.M. Fiey.
Qui aujourd'hui a connaissance du rayonnement pluriséculaire de cette région du Moyen Orient ? Les désastres successifs ont été totalement occultés par une arabisation forcée au temps de la dictature de Saddam Hussein, sous les yeux d'une Europe plus soucieuse de ses alliances commerciales et de ses fournitures énergétiques, que des fondements d’anciennes valeurs humanistes et spirituelles aujourd’hui complètement reniées.
         La libération de Mossoul par l’armée irakienne aidée par les Américains n’a été qu’une étape significative d’un long processus. Lequel a été au long des siècles celui de la destruction progressive par l’islam d’une foi et d’une culture longuement préexistantes. Brillante civilisation aux yeux de laquelle l’être humain avait encore une valeur inestimable et où manifestée par ses magnifiques réalisations, la Paix biblique restait pour ces peuples l’horizon d’avenir.
         Puisse la visite du pape François avoir un impact constructif sur ce patchwork de communautés dont le dénominateur commun reste très faible car soumises à des influences multiples et contradictoires. Les chrétiens sont motivés pour se reconstruire, mais auront-ils les moyens de réaliser leur espérance ?

Abbé Alain-René Arbez, 6 mars 2021 

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