Juifs algériens entre désenchantement et nostalgie : duel de déracinement et regrets éternels


Partie d’un tableau de William Wyld « Le Départ d’Israélites pour la Terre sainte (scène algérienne) » 1841
(Musée des Beaux-Arts de Lyon) (source wikimedia commons)

La nostalgie du passé, et la maladie d’un pays lointain, deux émotions. L’origine des Juifs d’Algérie est très ancienne et mal connue. Comme pour l’ensemble d’Afrique du Nord, la présence juive en terre algérienne depuis au moins la période romaine (Maurétanie Césarienne). Article paru dans Pressenza, 22 12 2020, adressé par l’auteur, traduit en français par Dhimmi Watch (AF).

Par Rabah Arkam*

Les terres berbères ont accueilli très tôt chrétiens et Juifs dans l’empire romain. Mouvements migratoires successifs depuis l’Antiquité, la Palestine, Rome, l’Egypte ou la Cyrénaïque, leur arrivée fut liée dès le 1er siècle de l’ère chrétienne, et la destruction du deuxième temple de Jérusalem par Titus César Vespasien en 70, ayant provoqué la dispersion des Juifs dans le bassin méditerranéen et la déportation des premiers Juifs en Afrique du Nord comme esclaves et prisonniers de guerre. A quoi s’ajoutent les phénomènes de conversion au judaïsme de certaines tribus berbères. Parmi les berbères juifs se distinguaient les Djerawa, tribu qui vivait dans les Aurès à laquelle appartenait la reine Kahina, une femme tuée par les Arabes lors des premières invasions. Les autres tribus judéo-berbères étaient les Nefouça, les Berbères d’Ifrikia, les Fendelaoua, les Mediouna, les Behloula, les Rhyata et les Izaïanes.

Après la conquête arabe, et après une période précoce relativement tolérante, les Juifs d’Afrique du Nord au XIIe siècle ont été soumis à de terribles persécutions par les Almohades. A partir de 1165, une politique de conversion forcée est instaurée : interdiction de se marier avec des musulmans, de pratiquer le commerce à grande échelle. Ils durent alors pratiquer clandestinement, ou s’exiler en Egypte (comme le fit le philosophe, médecin talmudiste Maïmonide), en Palestine ou en Italie. De plus, ils devaient porter un vêtement particulier, jaune, sous les Almohades Al Mansur, à partir de 1198. Cette tendance à marquer les juifs d’une couleur ou d’un insigne, variable selon les pays et l’époque, se répète en Europe dès le Moyen-Âge.

Au tournant du XVIe siècle, dans les années qui suivirent les dernières expulsions de Juifs de la péninsule ibérique, l’Algérie était devenue une mosaïque politique fragmentée. Entre 1505 et 1510, les rois catholiques lancent une nouvelle « croisade » et s’emparent de plusieurs ports en Algérie, Mers-El-Kébir, Oran et Bougie, où ils installent des garnisons fortifiées. En face, les corsaires musulmans, les « raïs » s’organisent et, en 1516, les raïs Arouj et Khaïr-ed-Dine dit « Barberousse » s’emparent d’Alger et, en 1518, Khaïr-ed-Dine fait allégeance au sultan ottoman qui le nomma Beylerbey et le fit amiral de sa flotte.

Durant la période ottomane, les juifs algériens étaient strictement soumis au statut de « dhimmi ». Des relations de bon voisinage et même d’amitié, ont pu s’établir, notamment à l’occasion de la célébration des fêtes juives. En 1830, à la suite de la colonisation française de l’Algérie, les juifs sont affranchis du statut de dhimmi : ils reçoivent dans un premier temps l’égalité des droits avec les musulmans « indigènes », en application de l’acte de capitulation passé entre le général de Bourmont et le dey d’Alger, qui garantit le respect de toutes les religions.

Famille juive de Constantine, auteur inconnu, (Public domain, via Wikimedia Commons)

Aussi, dès l’ouverture des premières écoles françaises en 1831, les Juifs y envoient leurs enfants. Ils ont alors rapidement abandonné leurs tribunaux religieux, contrairement aux musulmans, pour se soumettre aux tribunaux français de droit commun, appliquant la loi mosaïque (avec l’expertise d’un rabbin). Le gouvernement français accorda aux juifs algériens la nationalité française par le décret Crémieux du 24 octobre 1870. Un tel décret ne pouvait alors être pris en faveur des musulmans arabes, qui n’auraient pas soutenu, comme les juifs, le retrait de leur statut religieux, qui avait peu de désir de faire le service militaire de citoyens français.

Le décret Crémieux a été le déclencheur de nombreuses réactions antisémites. Ces réactions, alimentées par Édouard Drumont puis l’affaire Dreyfus, durent jusqu’au début du XXe siècle. A partir de cette période, les Juifs ont pu mener une vie normale. Après la défaite de la France en juin 1940, on assiste à une résurgence de l’antisémitisme en Algérie. Des tracts, des affiches et des graffitis sont apparus en grand nombre dans les villes durant l’été. Le boycott des magasins juifs a été déclaré. Des diffamations circulent en faveur de l’abrogation du décret Crémieux et de l’expulsion des juifs algériens.

La plupart des lois discriminatoires affectant le judaïsme français à partir du 3 octobre 1940, date de la promulgation à Vichy de la loi instituant le statut des juifs, ont été appliquées en Algérie, avec un délai qui variait, selon les cas, de plusieurs jours à plusieurs mois. Le gouvernement de Vichy abroge le décret Crémieux le 7 octobre 1940. Il annule l’octroi des droits civiques dont jouissaient les juifs algériens depuis soixante-dix ans. La loi du 2 juin 1941 interdit aux juifs un grand nombre de fonctions et les exclut de plusieurs professions.

La nationalité française est officiellement rendue aux Juifs algériens le 20 octobre 1943, près d’un an après le débarquement allié. De 1943 à 1945, de nombreux Juifs prirent part aux combats en Tunisie, en Italie, en France et en Allemagne. A la fin de la guerre, les juifs algériens ont le sentiment d’avoir récupéré leur bien le plus précieux : leur identité française.

Lorsque la guerre d’indépendance a commencé, les Juifs ont été appelés de toutes parts. Ils ont vécu le conflit dans la tourmente, parfois même avec mauvaise conscience. Le 22 juin 1961, le chanteur et musicien Cheikh Raymond, né Raymond Raoul Leyris le 27 juillet 1912 à Constantine, l’un des grands maîtres de la musique arabo-andalouse, est abattu dans le quartier juif de Constantine.

Après l’indépendance de l’Algérie, le gouvernement de l’époque a adopté le Code de la nationalité de 1963, accordant la citoyenneté uniquement aux musulmans. Cette loi n’a étendu la citoyenneté qu’aux personnes dont le père et le grand-père paternels étaient musulmans. Quatre-vingt-cinq pour cent des 140 000 Juifs indigènes du pays se sont exilés après l’adoption de la loi. Environ 130 000 Juifs ont quitté l’Algérie. Des Juifs marocains qui vivaient en Algérie et des Juifs de la vallée du M’zab dans le Sahara algérien, qui n’avaient pas la nationalité française, ainsi qu’un petit nombre de Juifs algériens de Constantine, ont également émigré en Israël à cette époque.

L’arrivée au pouvoir du dictateur Mohamed Boukharouba, dit Houari Boumediene coïncide avec l’installation définitive des militaires au pouvoir. Le coup d’État du 19 juin 1965 inaugure un régime autoritaire où le pouvoir d’État se perpétue exclusivement d’en haut, par cooptation au sein d’un groupe détenant la force armée, et le début d’un début d’élimination petit à petit des opposants et autres qui ont fui en exil en étant arrêtés ou exécutés, les juifs et les berbères algériens ont été persécutés en Algérie, de sorte que la discrimination sociale et politique et de lourdes taxes se sont installées. En 1967-1968, le gouvernement a saisi la plupart des synagogues du pays et les a converties en mosquées. En 1969, moins de 1 000 Juifs vivaient encore en Algérie.

Nul doute que l’histoire de l’Algérie depuis l’indépendance est avant tout l’histoire de l’émergence d’une « identité algérienne », qui emprunte à la fois aux modèles fédéral, républicain, islamique et nationaliste. Face aux contradictions et aux doutes, la synthèse s’avère la plus difficile pour le régime autoritaire pour céder le pouvoir.

Après cinquante-huit ans de cette dictature de la gouvernance, la crise actuelle témoigne encore de son échec. Fondé sur le mensonge d’un « peuple unanime » et revendiquant l’héritage exclusif de la lutte pour l’indépendance, le régime autoritaire algérien ne parviendra pas à pallier ce manque de légitimité démocratique ni même à masquer l’ombre tutélaire et omniprésente de l’état-major.

Prise en compte de l’hégémonie de l’idée de nation et du modèle politique de « l’État-nation ». La question de la définition de la nation, objet de controverses récurrentes, n’a jamais donné lieu à un véritable débat de fond en raison de la rigidité doctrinale et organisationnelle du régime autoritaire algérien.

C’est la raison pour laquelle ce régime, continue de dominer et d’instrumentaliser le « peuple » qui, non constitué en nations, dans ses différentes composantes pour atteindre les objectifs que nous connaissons.

Car sans être une nation, le peuple n’a aucun poids politique et n’est pas une force. Bref, ce n’est pas une « entité politique ».

De nos jours, presque tous les juifs algériens ont quitté leur patrie, avec des blessures au cœur et à l’âme qui ne s’étaient jamais cicatrisées, bien que la plupart expriment encore leur attachement à l’Algérie, leur patrie, ont un sentiment familial très profond, et ce qui reste des vies cachées, souvent sous un pseudo surnom, de peur d’être persécuté par le régime dictatorial.

Donc pour comprendre que la « démocratie » doit, pour embrasser les réalités de l’Algérie sans nations, être étymologiquement révisée pour faire référence à la « nation » et non au peuple afin de construire une nouvelle vision sur l’avenir de l’Algérie, qui permettra à tous les enfants d’Algérie, les Berbères (Kabyle, Chawis, Targui, Mzabi, Chelhi) des peuples indigènes, ainsi que (Juifs, Arabes, Pieds-Noirs et Européens ) d’Algérie, à vivre dans cet état libre où chacun se respecte, conduirait à une Algérie forte et prospère.

L’image est adaptée d’un tableau de WIlliam Wyld, Juifs dans le port d’Alger partant pour la Terre sainte (William Wyld – http://www.morial.fr/medias/images/willima-wyld-le-depart-d-israelites-pour-la-terre-sainte-scene-algeroise.jpg)

* Rabah Arkam, né en Kabylie (Algérie), ingénieur de profession, militant de la cause et de l’identité amazighes (berbères) en Algérie et en Afrique du Nord, est un militant des droits de l’homme, lutte pour la démocratie et la laïcité en Algérie dans un État fédéral, il est l’auteur de plusieurs articles.

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