L’antisionisme anti-chrétien (Bat Ye’or)


Ce texte publié a été initialement publié en 2001 (« Sens », Juifs et Chrétiens dans le monde aujourd’hui, Paris, No 9-10, Septembre-Octobre 2001, pp. 445-449]. Bat Ye’or l’a réactualisé pour Dhimmi Watch le 7 octobre 2021. Bat Ye’or montre ici que les Chrétiens d’Orient qui ont combattu pour se libérer de la dhimmitude et récupérer leur liberté et leur dignité, se sont associés au combat d’Israël, car ils ont compris que la libération d’Israël était aussi leur libération et que l’enchaînement d’Israël à la dhimmitude, les y enchaînait également. Crédit photo : Dhimmi Watch.

En effet, ce texte aurait pu être écrit aujourd’hui tant les politiques d’États européens demeurent ancrées dans le fusionnement euro-jihadiste ciblant l’éradication de l’État d’Israël. Que ce soit des politiciens parlant de territoires palestiniens occupés pour ne pas prononcer leur nom trois fois millénaire « Judée et Samarie », ou refusant de reconnaître la capitale d’Israël : Jérusalem, ou encore finançant un peuple palestinien fictif qu’ils ont inventé pour qu’il remplace le peuple hébreu – ou que ce soit des conclaves de théologiens qui modernisent les vitupérations de St Jean Chrysostome et effacent soigneusement dans les Bibles le mot Israël, falsifiant leur propre texte qui est supposé leur révéler la vérité. Ou encore, la cohorte des Juifs antisionistes fournissant la couverture morale. Et pourtant… les Accords d’Abraham n’ouvriraient-ils pas la voie à l’espoir formulé dans la conclusion : la libération des hommes par l’abolition du jihad, l’instauration de relations d’estime et de paix entre Israël et les Etats arabes et musulmans ? Se pourrait-il que seule l’Union européenne demeure inamovible dans une politique génocidaire à l’égard d’Israël ?

Voici quelque 2000 ans que dure le conflit judéo-chrétien. Des flots d’encre coulèrent pour justifier les diffamations incitant à la haine et aux pogroms, ou pour laver les accusations et défendre les victimes. Pas de siècle, pas de pays chrétien qui n’ait été épargné par ce corps-à-corps d’Israël contre la haine.

Contrairement aux apparences, ce conflit n’oppose pas les Juifs d’un côté, aux Chrétiens de l’autre. Cette violence entre frères-ennemis se dédouble dans un autre combat à l’intérieur même du christianisme, entre l’Église pagano-chrétienne et l’Église judéo-chrétienne issue d’Israël. Une problématique encore actuelle qui rend Israël otage des divisions interchrétiennes concernant l’identité du judaïsme et le sens de sa pérennité dans l’histoire. Placé au centre de la pensée chrétienne, Israël devient le point de focalisation des contradictions de la chrétienté, de ses déchirements internes, tout en maintenant dans le déroulement de l’histoire, une présence extérieure au christianisme.

L’enseignement chrétien de l’estime des Juifs a été examiné par Paul Giniewski. Dans « L’antijudaïsme chrétien : la Mutation » (1)), il dresse un inventaire des arguments, des discussions et des déclarations du Saint-Siège, celles de diverses Commissions épiscopales, catholiques et réformées, des travaux de théologiens, d’historiens et de philosophes chrétiens pour démontrer l’inanité des griefs contre les juifs et les condamner. De cette large fresque qui décrit 2000 ans de relations judéo-chrétiennes, se dégage comme une petite lumière guidant une démarche commune des Juifs et des Chrétiens, vers une réconciliation mutuelle. Cette découverte de l’autre, cette avancée de l’un vers l’autre, est motivée par la même volonté, la même détermination de dépierrer le chemin des retrouvailles. Si le Christianisme, écrit Giniewski, a besoin de se ressourcer dans son patrimoine juif, Israël de son côté redécouvre le Juif Jésus, ce « fils méritoire de son peuple ».

L’étude de Giniewski ne se limite pas à une anthologie de l’antijudaïsme. Sa prodigieuse érudition lui permet d’analyser les terrains d’entente déjà déblayés et labourés par tant de penseurs chrétiens. Au vu de cette profonde mutation du christianisme à l’égard du judaïsme, on pourrait penser que l’antisémitisme est une histoire ancienne, dépassée… Les critiques les plus dures, les plus diffamatoires, ne furent-elles pas écrites par des théologiens et des historiens chrétiens ?

Et pourtant… Comment contester la permanence de l’antijudaïsme camouflé en un antisionisme qui imbibe la culture politique de l’Europe contemporaine comme l’antisémitisme il n’y a guère longtemps ? Il est vrai qu’une différence majeure sépare la situation actuelle de celle du passé. En Europe l’antisionisme actuel représente surtout une politique des États, intégrée à leurs intérêts économiques et stratégiques. Il prolonge l’antisémitisme rationaliste de Charles Maurras et comme lui, impose à la politique européenne, une centralité obsessionnelle. Elle s’exprime dans les reportages télévisés et la presse, par une uniformité de présentation, qui trahit une structure cohérente et fixe, avec ses références et son vocabulaire stéréotypés.

Antisémitisme et antisionisme sont des idéologies exterminationnistes jumelles, conçues, étudiées, planifiées et diffusées par de puissants réseaux politiques, religieux et financiers. Leur langage codé est celui des guerres de l’ombre qui utilisent la diffamation et la désinformation pour justifier la guerre d’élimination d’Israël. Aujourd’hui « la solution finale » est remplacée par « la suppression de l’injustice », c’est-à-dire Israël, étant entendu que la négation de sa souveraineté nationale dans son pays, représenterait un ordre moral juste. Celui du vagabondage dans l’exil et la souffrance, celui de l’esclavage de la dhimmitude. Ainsi cette « justice » qui devient la condition de la paix, consiste à imposer des conditions qui établiront une « justice » de la non-existence d’Israël. De même « la lutte légitime contre l’occupation » revient à dépouiller Israël de son patrimoine et de son histoire et à cautionner, voire encourager, le terrorisme. Le contexte de l’impérialisme et du colonialisme européen est ainsi artificiellement plaqué sur la libération d’Israël du calvaire de la dhimmitude dans son propre pays. Il n’est pas rare d’entendre dire qu’Israël est condamné à disparaître, comme dans les années 1930-40 lorsque la solidarité avec les Juifs n’éveillait que dérision dans les classes politiques européennes qui avaient conçu et programmé l’extermination du Judaïsme.

Parallèlement à cette guerre des mots, des « spécialistes » européens s’appliquent avec un soin pervers à disséquer l’histoire juive et celle de la shoah, sa sensibilité et son vocabulaire liés à un épisode unique dans l’histoire, pour en reconstruire toute une imagerie sosie qu’ils transfèrent aux Palestiniens de l’Intifada. Cette technique impressionniste a été particulièrement travaillée et affinée par les cerveaux de l’Institut Euro-Arabe de Bethléhem. Ceux-ci la diffusèrent dans la publication du patriarcat latin de Jérusalem, Olive Branch, afin de révéler « le véritable visage d’Israël ». Cet Institut est affilié à Pax Christi, une ONG dont le président international était le patriarche latin de Jérusalem, Michel Sabbah. Pax Christi, représentée au plus haut niveau au Vatican, n’a cessé de promouvoir une politique nazifiant « l’Etat hébreu s’acharnant contre des populations désarmées ». Ceci est d’autant plus curieux que l’on sait à quel point les populations arabes, notamment de Palestine, collaborèrent avec les nazis.

Il semble que le présent retourne en arrière, en 1840. A cette époque le consul français à Damas, Ratti-Menton, prétendait rendre service à l’humanité entière et en était décoré par son gouvernement, en incriminant le judaïsme d’un crime monstrueux [voir en note]. En fait, ce crime, il l’avait lui-même concocté avec les Églises de Damas. Depuis, on ne compte plus les bonnes âmes qui ne cessent de vouloir démasquer « le véritable Israël ». L’Internationale antisémite européenne a dévolu cette mission aux Palestiniens, objets de son fétichisme aveugle et victimes de sa guerre théologique contre Israël. De même « le péril juif universel » est reformulé par l’accusation qu’Israël menace la paix et la stabilité du monde, accusation qui sert d’écran au jihad mondial. Les panneaux d’Auschwitz « le travail c’est la santé », les formules « laissez là vos habits », avant de passer aux douches à gaz, ont leurs équivalents aujourd’hui avec le « ne vous défendez pas contre vos assassins, laissez-vous tuer », « faites preuve de modération envers les terroristes qui vous massacrent ».

Progressivement, ces mensonges, ces imageries emprisonnent Israël dans un monde virtuel, dans des liens qui le neutralisent derrière un écran de diffamations et de silence qui n’est autre que la reconstitution du silence d’Auschwitz par les bonnes consciences qui, soi-disant, ne désirent que « la paix et la justice ». Ainsi Israël évolue dans un univers virtuel de représentations falsifiées et diffamatoires visant à abuser l’opinion publique pour l’associer à une politique antisioniste criminelle d’État.

Giniewski démasque finement les fondements et les ressorts traditionnels de la délégitimation d’Israël, et les conflits qu’elle suscite au sein de la Chrétienté. Israël est-il encore l’ennemi que l’on s’acharne à exterminer ? Ou est-il, le partenaire aimé et indispensable, dans l’accomplissement chrétien ? Quel avenir projette cette oscillation entre le passé qui se maintient et un futur qui se forge dans la démarche de réconciliation de l’Église avec la Synagogue, avec des reculs et des rechutes ?

En fait la pensée chrétienne est omniprésente dans ce livre. Même la réfutation et le combat contre l’antijudaïsme privilégient la voix, les écrits et le combat chrétien. On pourrait même dire que ce livre met en évidence ce formidable phénomène de mutation, de transformation intérieure de la théologie et de la pensée chrétienne opéré ces dernières décennies par d’innombrables théologiens et écrivains. Une dynamique de renouveau et d’enrichissement spirituel qui révèle un immense travail de réhumanisation de l’homme par l’approfondissement de la relation chrétienne à Israël.

Bien que cet aspect n’ait pas été abordé par Giniewski, la méditation chrétienne sur sa relation à Israël et sa place dans le christianisme a une implication dans l’islam. En effet l’antijudaïsme chrétien est reformulé dans le Coran par Mahomet, certains versets reprenant des sentences antijuives des Pères de l’Église. Le mouvement de réconciliation judéo-chrétien qui préconise l’abolition de ces préjugés de l’Église pagano-chrétienne, par une exégèse des textes nouvellement reformulée, apporte une contradiction à ces versets coraniques, qui par la médiation de Mahomet, devenaient la parole infaillible d’Allah, et non plus celles de St Augustin, de St Ambroise, empreintes des préjugés de leur époque, ou les vitupérations de Jean Chrysostome. Le rapprochement judéo-chrétien et la réhabilitation d’Israël projettent un doute sur l’infaillibilité de cette révélation. Ainsi la relation judéo-chrétienne se complique de par ses ramifications coraniques, comme d’ailleurs les relations interchrétiennes car certains versets du Coran affirment que les divisions entre les différentes branches du christianisme demeureront éternellement (V:17). Les Chrétiens ne sont plus libres de se réconcilier ni avec les Juifs, ni entre eux. Le monde islamique les maintient prisonniers de l’interprétation coranique de l’antijudaïsme et des conflits christologiques exprimés par les moines syriens des 4-6èmes siècles.

Dans ce contexte, le christianisme se trouve confronté dans sa relation avec les Juifs, à une situation existentielle par rapport à l’islam, car la théologie islamique rejette le Chrétien dans la même catégorie infamante que celle des Juifs. L’islam lui impose à son tour, un système d’avilissement renouvelé et aggravé par le jihad, et qui fut, à l’origine, créé par l’Eglise pour Israël. L’antijudaïsme chrétien engendrait l’antichristianisme islamique. Dans la dhimmitude, le Chrétien est rivé au Juif déshumanisé qu’il avait emprisonné dans une doctrine et une juridiction qui le détruisaient à son tour. Les Chrétiens d’Orient qui combattirent pour se libérer de la dhimmitude et récupérer leur liberté et leur dignité, s’associèrent au combat d’Israël, car ils comprirent que la libération d’Israël était aussi leur libération et que l’enchaînement d’Israël à la dhimmitude, les y enchaînait également.

Quels regards les Juifs peuvent-ils porter sur leurs frères chrétiens auxquels ils furent si intimement mêlés, soit dans leur souffrance, soit dans les combats communs pour imposer à la civilisation judéo-chrétienne ses plus beaux fleurons humanistes ? Le Juif se sent-il solidaire du Chrétien ? Car si le christianisme ne peut se détacher d’Israël, Israël non plus ne peut se détacher de cette Eglise qui a voulu, au risque de perdre son âme, apporter le Dieu d’Israël à la gentilité universelle. Il ne peut non plus oublier tous ces Chrétiens illustres et anonymes qui témoignèrent d’un commun enracinement dans les valeurs bibliques.

Au vu du silence des Eglises et des États sur la discrimination des Chrétiens dhimmis et même leur massacre dans certains pays islamiques, on peut constater que l’antisionisme, comme le nazisme, évoluent depuis plus d’un siècle en antichristianisme, du fait du jumelage par l’islam des Juifs et des Chrétiens. Quand tant de Chrétiens se taisent et se détournent du martyre de populations civiles chrétiennes, les Juifs doivent alors être solidaires de leurs frères.

Israël ainsi apporte une double libération au christianisme. Il lui permet de se réconcilier avec lui-même par sa réconciliation avec ses origines. Et en se libérant de la dhimmitude, il trace une voie pour la libération des hommes du jihad universel. Libération pour ceux qui sont religieusement obligés de combattre les mécréants et libération de ceux qui doivent impérativement s’y soumettre. 

(1) Paul Giniewski, L’antijudaïsme chrétien: la Mutation, Editions Salvator, Coll. Conversations, 2000, 686 p.

(2) Cf. Sens, 2001 n°4, pp. 183-185.

Note : le consul Ulysse Ratti-Menton avait accusé les Juifs de Damas d’avoir commis un crime rituel, provoquant arrestations, tortures, assassinats. Alors que le gouvernement de Thiers (l’homme qui fit massacrer des dizaines de milliers d’ouvriers parisiens) soutenait son consul, plusieurs pays européens étaient intervenus pour faire rétablir la justice.

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