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Eurabia : le dénigrement de la lanceuse d’alerte, Bat Ye’or

Mai 5, 2022

Eurabia : le dénigrement de la lanceuse d’alerte, Bat Ye’or

Il y a deux affaires Eurabia : d’une part l’une des plus vastes entreprises de lobbying envers les parlementaires européens, et, d’autre part, une campagne de dénigrement contre Bat Ye’or, qui n’a été que le lanceur d’alerte.

Vous connaissez le proverbe : quand le doigt montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Ici, quand Bat Ye’or montre Eurabia, des complotistes regardent Bat Ye’or. Même Conspiracy Watch s’y prend les pieds, publiant sans la moindre réserve le texte d’un polémiste norvégien : « un simple séminaire en 1977 deviendrait l’un des chaînons d’un complot sinistre [par Bat Ye’or et Oriana Fallaci], uniquement parce qu’il est lié au fameux dialogue euro-arabe« .

Eurabia n’est pas un « simple séminaire ». Ce n’est même pas un complot. C’est l’histoire d’une vaste entreprise de lobbying de la Ligue arabe sur les ministres et des parlementaires européens. L’outil principal était l’Association Parlementaire pour la Coopération Euro-arabe (APCEA). Eurabia était le nom de leur journal et de l’entreprise. En 1994, l’APCEA se vantait d’avoir impliqué « des centaines de parlementaires européens », qui ont voté des résolutions proposées par la Ligue arabe. M. Henning Gjellerod, Parlement Danois (Socialiste) et Mme Roselyne Bachelot, Assemblée Nationale (France, RPR) étaient co-présidents de l’APCEA en 2002.

Jusqu’en 1992, ce lobbying a été financé « presque uniquement par une fondation suisse, l’ANAF Foundation, dont les fonds avaient pour origine principale des hommes d’affaires arabes, en grande partie palestiniens« . Ce n’est qu’en 1987, que ces braves gens se sont posé la question de l’indépendance de leurs travaux. D’autres financements, plus neutres, ont été trouvés. Airbus (soucieux de plaire à sa clientèle du Poche Orient ?) est alors devenu un contributeur alternatif.

Situons le contexte : en 1973, les états arabes ont mené une attaque conjointe le jour de Kippour pour détruire Israël. Israël, pris au dépourvu, n’a réussi à déjouer l’agression que d’extrême justesse. Dépitée, la Ligue arabe a mis l’accent sur une autre stratégie, par la diplomatie : elle finance le « dialogue euro-arabe » qui parle de paix, revendique la paix au Proche-Orient. Les parlementaires européens auraient pu saisir l’occasion pour favoriser un dialogue israélo-arabe pour la paix. Cela ne s’est jamais fait : Israël n’est jamais invité aux réunions d’Eurabia. C’est la paix version pax islamica, si bien décrite par Claire Brière Blanchet, membre du Comité d’Honneur de Dhimmi Watch : “Israël est un pays dhimmi, on ne négocie pas avec des dhimmis”. Les pays dhimmis, on les soumet par la pression internationale. Le « dialogue euro-arabe » ne s’est jamais soucié de la misère et de l’oppression dans des pays arabo-musulmans ; non, la seule question, obsessionnelle, ce fut la délégitimation d’Israël.[1] Des discussions en 1974 ont même porté sur l’éventualité d’un coup d’état en Israël, état démocratique ! Eurabia apparaît à la fois comme une forme du djihad contre Israël et une tentative des organisations islamistes de soumettre l’Europe à leurs vues, un pas vers ce que nous appelons « la dhimmisation » du vieux continent.

La page wikipedia « Lucien Bitterlin »est très claire sur le rôle d’Eurabia et en fait remonter l’historique aux années 1960. Elle mentionne le rôle d’Eurabia sur l’évolution de la politique de l’Union européenne, « ouverte à l’influence arabo-musulmane »:

Sous le patronage de Louis Terrenoire, Lucien Bitterlin a été secrétaire général puis président de l’Association de solidarité franco-arabe (ASFA fondée en 1967) et directeur de sa publication mensuelle France-Pays arabes (1968-2008). Il a aussi présidé le « Comité Européen de Coordination des Associations d’Amitié avec le Monde Arabe », dit « Comité Eurabia« . Il dirigeait le Bulletin d’information Eurabia et les autres publications françaises du Comité Eurabia, et a été la cheville ouvrière des Groupes Eurabia constitués en divers pays d’Europe par des associations et organisations qui participaient au Comité exécutif Eurabia. Enfin il a assisté la création de l’Association Parlementaire pour la Coopération Euro-Arabe (APCEA) qui, avec le Comité exécutif Eurabia, exerça une influence sur l’évolution de la politique dite méditerranéenne de l’Union européenne, ouverte à l’influence arabo-musulmane.

On ne peut être plus clair. Le lecteur en trouvera d’avantage en faisant une recherche sur internet. Par exemple :

D’autres articles accusent Bat Ye’or elle-même d’avoir inventé EURABIA comme un complot raciste contre l’islam ! C’est une conspiration contre elle : Les complotistes accusent leur victime d’être complotiste ; un complot dans le complot ! Nous avons cité plus haut Conspiracy Watch, qui ne s’y retrouve pas. Exemple typique, la page wikipedia « Eurabia », reproduite partiellement ci-dessous : Bat Ye’or, notre lanceuse d’alerte, aurait inventé EURABIA. Elle aurait même inspiré divers attentats d’extrême-droite et racistes, voire elle en serait co-responsable.

« Eurabia, mot-valise de Europe et Arabia, Arabie en anglais, est une théorie du complot émise par l’extrême droite, selon laquelle l’Union européenne serait l’instigatrice d’une conspiration visant à faire de l’Europe une colonie islamique. Elle est souvent associée à la théorie du grand remplacement.
Le terme apparaît pour la première fois dans l’ouvrage Eurabia : l’axe euro-arabe de Bat Ye’or, en 2005. Cet ouvrage est depuis repris par des sites web d’extrême droite ou nationalistes6 ou encore par le terroriste islamophobe Anders Breivik, qui place le concept conspirationniste d’Eurabia au cœur de son manifeste publié au moment des attentats d’Oslo et d’Utøya. »

Plus loin dans la page wikipedia, l’auteur reconnaît qu’un journal Eurabia a bien existé dans les années 1970, 30 ans avant le livre de Bat Ye’or. On ne peut être plus cynique : il attribue à la lanceuse d’alerte les faits qu’elle dénonce et manipule la chronologie des faits !

C’est dans ce contexte que M. Birnbaum a réalisé une interview de Dominique Avon, parue dans le Monde le 15 février 2018.[2] Il ne pouvait pas ignorer l’existence d’Eurabia, qui avait pignon sur rue. Des numéros de son journal, des compte-rendus, des documents de présentation sont accessibles sur internet. Mais l’article donne l’impression qu’Eurabia est sortie de l’imagination de Bat Ye’or. La première question posée par M. Birnbaum relève d’un jugement a priori : le courant « intégral » (intégriste ?) contemporain serait excusable puisqu’au Moyen Age, “aucun régime politico-religieux ne respectait” les minorités ! Cette question rejoint le titre de l’article, « le statut des dhimmis ne peut être jugé à l’aune des droits de l’homme« . On avait déjà tout lu sur la dhimmitude : c’est du passé, elle n’existe que dans les pays du Golfe, elle a été abolie … Maintenant, ce titre suggère qu’elle existe bel et bien, mais qu’elle serait acceptable. Il faut demander si la dhimmitude est acceptable aux Chrétiens du Nigéria, massacrés par des bandes islamistes, à ceux du Pakistan, persécutés, exploités : des dizaines de millions de Chrétiens subissent la dhimmitude. Et que dire de ces radicalisés, qui, imprégnés de leur supériorité sur ces dhimmis, agressent quotidiennement, voire tuent des Chrétiens et des Juifs, en France ? Faut-il donc escamoter ces victimes, parce que, selon M. Avon, un crime de Daesh serait compensé par la bonne parole de ceux qui proposent de « reconnaître que le modèle de la citoyenneté égalitaire est meilleur que celui de la dhimma. » ?

Le titre de l’article est en fait une négation radicale de la possibilité de progrès moral de l’humanité. Cette idée du progrès, cet espoir sont précisément au centre de l’œuvre de Bat Ye’or : c’est parce qu’elle souhaite que l’islam contemporain abandonne enfin les préjugés moyenâgeux, responsables de nombreux conflits dans le monde. Il est important de faire le point sur ces préjugés et ces discriminations envers les non-musulmans. Pour Dhimmi Watch, ceux qui, n’importe où dans le monde, agressent des Chrétiens et des Juifs simplement parce qu’ils sont des dhimmis doivent être jugés très sévèrement à l’aune des droits de l’homme.

En réalité, en dépit du titre, l’article attaque Bat Ye’or sur un autre plan : Eurabia. Et cet article complète un autre paru le même jour, du même Birnbaum : « Bat Ye’or, l’égérie des nouveaux croisés » : « citée par Michel Houellebecq dans « Soumission », cette figure controversée, à l’influence mondiale, signe son autobiographie politique. »

Nous ne publions ci-dessous que les paragraphes de l’interview accessibles au public non abonné. Et la réponse de Bat Ye’or, qui montre que les partisans des droits de l’homme, eux, apprécient son courageux travail.

Alexandre Feigenbaum, 5 mai 2022

« Le statut des dhimmis ne peut être jugé à l’aune des droits de l’homme ! »

Dominique Avon est historien, spécialiste de l’islam. « Le Monde des livres » lui a demandé quel crédit accorder à l’œuvre de Bat Ye’or. 

Propos recueillis par Jean Birnbaum

Publié le 15 février 2018 à 07h45 – Mis à jour le 15 février 2018 à 09h40 

Le Monde : Directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, à Paris, l’historien Dominique Avon travaille notamment sur le destin comparé des idées et des doctrines de l’islam et du christianisme dans les sociétés contemporaines. Parmi ses publications, il faut citer Le Hezbollah. De la doctrine à l’action, une histoire du « Parti de Dieu » (avec Anaïs-Trissa Khatchadourian, Seuil, 2010). Plus récemment, il a dirigé un ouvrage collectif intitulé Faire autorité. Les religions dans le temps long et face à la modernité (PUR, 2017).

Le Monde interview de D. Avon : En tant qu’historien qui étudie le temps long des religions tout en gardant toujours un œil sur l’actualité, que pensez-vous des textes de Bat Ye’or ?

Réponse de D. Avon : Depuis Eurabia, Bat Ye’or verse dans un registre outrancier en présentant le schéma d’une incompatibilité de nature entre islam et monde judéo-chrétien, au lieu d’historiciser la montée en puissance d’un courant intégral au sein des milieux musulmans depuis les années 1960. Au Moyen Age, aucun régime politico-religieux ne traitait de manière égalitaire les « minorités » juridiques, pas plus au sud qu’au nord de la Méditerranée.

Réponse de Bat Ye’or :

L’évolution du droit musulman relatif aux non-musulmans et plus précisément les juifs et les chrétiens, n’est nullement le sujet d’Eurabia ni d’aucun de mes livres. En tant qu’historien, mon censeur n’aurait jamais dû mélanger les genres, sources de confusion et d’erreurs grossières. Eurabia dont le titre complet est : Eurabia : l’axe euro-arabe, étudie uniquement les canaux et les relais de transmission de la dhimmitude et ses formes d’exécution modernes politiques, culturelles et sociales dans l’Union européenne. C’est ce qu’exprime le mot : axe. Je me suis limitée à observer ces modifications, alors à l’état embryonnaire, en France mais cette étude aurait pu être faîte dans n’importe quel Etat membre de l’UE. La source de l’erreur de M. Avon provient de l’ignorance totale de mon champ d’études que j’ai dénommé : dhimmitude et qui s’applique à examiner les effets du statut particulier des non-musulmans en islam sur ces populations. Je me suis limitée aux juifs et aux chrétiens car ils avaient le même statut.

Le Dialogue euro-arabe qui fut le véhicule de toute la politique d’Eurabia fut un organisme officieux bien que ses séances aient été présidées par des ministres des Affaires étrangères des pays-membres et les présidents de la Commission européenne et du Secrétaire-Général de la Ligue arabe.

En fait c’est l’objet de mon étude qui motive mon opprobre. Eurabia qui exprime une idéologie politique d’abord officieuse, décrite dans des milliers de documents, est la base conceptuelle fondatrice sur laquelle l’Union européenne a construit l’ensemble de sa politique méditerranéenne et de ses relations avec le monde arabe, musulman et l’Etat d’Israël.

Dans cette stratégie la notion de jihad et celle de dhimmitude qui lui est corrélée devinrent taboues. Or il est impossible dans l’étude de la dhimmitude d’exclure le jihad car il en est l’origine. L’occultation délibérée des formes du jihad y compris le terrorisme comme moyen de pression politique amenèrent les leaders européens à attribuer les causes des violences jihadistes en Europe à l’existence de l’Etat d’Israël. Au moyen de très nombreuses références et documents, j’analyse l’origine et les réseaux de cette politique européenne de concessions et de connivences et les connexions entre l’euro-nazisme et l’islamo-nazisme dont les leaders arabo-palestiniens furent les promoteurs les plus radicaux, mouvement que je mentionne brièvement dans Eurabia.

Eurabia est par conséquent un livre tout à la fois pionnier par l’étude des causes de la transformation d’un continent, mais aussi transgressif par l’intégration de ces causes dans leur contexte historique millénaire du jihad et de la dhimmitude, sujets tabous pour l’Union européenne.[3]

Les remarques de M. Avon sont totalement hors de propos. Je n’ai pas à historiciser le radicalisme islamique car ce n’est pas mon sujet, et je n’ai jamais dit que la discrimination religieuse n’avait pas existé au Moyen-Age en Europe. Par ailleurs comparer le statut discriminatoire de minorités religieuses en Europe à la dhimmitude qui s’applique à des peuples majoritaires vaincus par le jihad est une erreur et une aberration qui justifie le dicton : comparaison n’est pas raison.        

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Bat Ye’or, l’égérie des nouveaux croisés

D. Avon : envisager le passé à la lumière des droits élaborés entre le XVIIIe et le XIXe siècle, c’est un non-sens : le statut des dhimmis ne peut être jugé à l’aune des droits de l’homme ! En revanche, constater que des savants musulmans œuvrent depuis deux générations à l’intégration de principes religieux qui ont un millénaire, c’est une vraie question : la loi qu’ils attribuent à Dieu est censée avoir fixé l’idéal d’une relation de tolérance fondée sur la protection-domination.

Cette attitude fait le succès de l’interpellation de Bat Ye’or dans certains milieux, puisqu’elle dit en substance : « Voilà le vrai visage de l’islam. » Elle ignore les débats internes aux milieux musulmans.

Réponse de Bat Ye’or

Ces opinions qui me sont attribuées sont totalement imaginaires et purement diffamatoires. Le “journaliste” pourrait-il citer le texte où il est écrit : « Voilà le vrai visage de l’islam. » Dans aucun de mes livres je n’ai fait d’anachronismes concernant des systèmes juridiques religieux de civilisations différentes. Je suis même très attentive à mes définitions. Ainsi j’estime que l’expression « relation de tolérance fondée sur la protection-domination » censée définir la dhimmitude est très ambigüe car elle ne précise pas que l’octroi de la protection est une mesure qui suspend mais non annule la condamnation à mort ou à l’esclavage ou à la conversion forcée du vaincu, condamnation décrétée par le jihad. De plus cette protection est liée à des conditions obligatoires. Définir le statut des peuples vaincus par le jihad avec les termes de minorités religieuses, de tolérance et de protection-domination, occulte l’idéologie et la juridiction du jihad qui sont les sources de leur statut ainsi que le concept du dar al-harb dont ils sont l’essence incarnée et qui justifie ce statut. Je souligne toujours que ces relations de guerre datent du septième siècle et du haut Moyen-Âge et doivent être jugées – pour ceux qui veulent les juger – en fonction de l’époque mais aussi des spécifiées géo-sociales. Concernant mon travail sur la dhimmitude, je reproduis des extraits tirés de mon Autobiographie Politique (Les Provinciales 2017, p.147-148):

De fait, les trois versions [française, anglaise et hébraïque] du Dhimmi, reçurent d’excellentes recensions publiées dans des revues scientifiques prestigieuses. En France, le professeur Gérard Nahon écrivait en 1985 au sujet du livre français que l’ouvrage avait été largement cité et utilisé. Il était « devenu indispensable à toute approche de la condition des non-musulmans dans le monde islamique… [l’auteur] décrit avec une grande précision toutes les incapacités frappant ces minorités sur les plans fiscal, légal, judiciaire et social ». Il trouvait le « recueil de sources d’une grande utilité en même temps que précis sur une question controversée ». L’ouvrage écrivait-il « doit bénéficier de rééditions et de traductions ». Et « La bibliographie qui conclut le livre donne à cet instrument de travail bien fait un apparat qui sera consulté avec profit tant par l’historien de l’Islam en Orient qu’en Occident. Un tableau sombre mais proche de la réalité ». [Gérard Nahon, Revue des Etudes juives, tome CXLIV, jan-sept. 1985, fasicul 1-3 pp. 268-269.]

Dans le Catholic Herald (7 mars 1986) Graham Jenkins écrivait que « Bat Ye’or a produit une étude érudite, objective, sans polémiques montrant la condition des Juifs et des Chrétiens sous l’oppression. Elle essaie d’éviter les problèmes religieux entre Islam, Chrétienté et Judaïsme mais dans une étude historique et d’investigation il est difficile d’omettre le facteur religieux, car il est la cause responsable de la persécution … » Dans sa conclusion il souli­gnait « que l’existence encore présente de l’antagonisme contre le dhimmi était évident mais bien que son livre soit éclairant, il y aura un certain nombre de personnes qui ne voudront pas connaître ce côté sombre de l’histoire ».

La recension de Ben Segal, Professeur émérite des Langues sémi­tiques (Université de Londres) est encore plus édifiante :

Bat Ye’or a rendu un service méritoire par la publication de ce livre. Les Musulmans ont rarement été critiqués ouvertement pour les mauvais traite­ments envers les minorités-otages de juifs et chrétiens parmi eux. Les univer­sitaires occidentaux se sont unis dans une conspiration du silence – ou en parfaits apologistes – qui trop souvent semblent pardonner des actes d’injus­tice et même de sauvagerie. […] The Dhimmi est écrit sur un ton modeste et presque d’excuse et il traite d’un thème difficile avec une exemplaire objectivité. […] Nous avons aussi une précieuse analyse de l’effet psychologique d’une répression constante d’une minorité sur son oppresseur et sur l’opprimé.

Dans sa conclusion Ben Segal avance que certains diront que ces descriptions d’une barbarie médiévale ont peu d’importance ; d’autres maintiendront que ce livre pourrait alimenter une haine intercommu­nautaire. Segal désapprouve : pour lui la vérité doit être dite. [Ben Segal, « A “dismal catalogue of persecutions” », The Jewish Quaterly, vol.33 n°2 (122), 1986.]

Les recensions furent encore plus élogieuses pour Les Chrétientés d’Orient entre Jihad et Dhimmitude, notamment dans le milieu chrétien spécialisé, livreoùje définissais l’origine et les critères du concept de dhimmitude.

Le Monde interview de D. Avon : Pour prendre un exemple, vous avez notamment travaillé, récemment, sur une fatwa émise par le Haut Conseil des oulémas marocains…

Réponse de D. Avon : Oui, cette fatwa date de 2012. Et elle est très claire. Elle réaffirme que les apostats doivent être punis de mort, sauf s’ils souhaitent redevenir musulmans. Cela, ce n’est pas Bat Ye’or qui le dit, c’est le Haut Conseil des oulémas marocains qui précise : il s’agit de « principes religieux immuables et définitifs », il « n’y a pas de place pour l’opinion personnelle en la matière ».

Mais, cinq ans plus tard, une partie de ces oulémas publient un ouvrage dont une des conclusions va à l’encontre du contenu de la fatwa : la peine capitale ne peut plus être appliquée dans le contexte contemporain. Cela dessine un état d’esprit. Dans un premier temps, les savants religieux affirment le caractère intouchable d’une doctrine juridique ; dans un second temps, certains disent que la position n’est plus tenable.

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Réponse de Bat Ye’or : M. Avon me reproche d’ignorer des faits survenus des décennies après mes publications datant des années 1980s et 1990s, Eurabia fut écrit en 2003, traduit et publié en anglais en 2005 et en français en 2006, suivie par L’Europe et le Spectre du Califat (Les provinciales, 2010), version augmentée d’un livre italien publié en 2008. Bien qu’on m’ait appelé une Cassandre, je ne pouvais anticiper dans ces livres des événements survenant au Maroc en 2017. Il est curieux que M, Avon ne se rende pas compte de ses anachronismes à mon égard. 

M. Avon n’a pas répondu à la question posée parce qu’il ne voit pas l’objet de mon travail : l’étude de la dhimmitude, son origine, ses causes, ses prescriptions et directives dans les textes théologiques et juridiques, ses variations géographiques sur les trois continents où elle fut imposée, Europe, Afrique, Asie, son évolution au cours de treize siècles, ses effets sur les populations ciblées, révolutions, guerres, exterminations, ou soumission et extinction des populations, et les interférences européennes. M. Avon examine la condition des minorités religieuses en islam avec les lunettes et les critères de l’antisémitisme chrétien en Europe. Les deux domaines sont totalement différents ne serait-ce que parce que le jihad, origine de la dhimmitude, est inexistant en chrétienté et dans le judaïsme, et parce que l’antisémitisme chrétien s’est fondé sur la notion de peuple déicide et de la crucifixion du Christ (Messie) rédempteur, notions inadmissibles pour l’islam. La question de J. Birnbaum pèche par excès d’absurdité.

Quand Jean Birnbaum m’a interviewée, il m’accusa d’être conspirationniste et pour preuve il planta son doigt sur un mot : « conclave » dans un livre de 350 pages. En fait ce mot très anodin indiquait une réunion de discussions. Si l’on devait juger de la valeur des ouvrages par la sélection d’un mot interprété hors contexte, peu de livres résisteraient au tombereau. D’ailleurs, dans cet article, Birnbaum a lui-même organisé un conclave d’opinions diverses à mon sujet qu’il a arrangé à sa manière. Jean Birnbaum est-il conspirationniste ? peut-être, mais incompétent, brouillon, harcelant jusqu’à la nausée … certainement. Quant au « riche dossier » d’Ivan Jablonka qui prétend dresser un tableau de ma vie, ma personnalité, mes écrits sans jamais m’avoir rencontrée ni parlé, ni probablement même lue, j’avoue n’y avoir trouvé qu’un amas d’allégations à mon sujet et d’accusations contre Jacques Ellul sans tête ni queue.  

Confrontée à ce prurit journalistique, aux fantasmagories pseudo-psychiatriques de personnes qui ne m’ont jamais rencontrée, il me semble discerner sous ses divers déguisements et multiples langues, la bête immonde issue de la fusion du nazisme et du jihad et encore présente. Je remercie Dhimmi-Watch de me donner l’occasion de répondre aux propos malveillants diffamant et criminalisant mon travail et ma personne. Je félicite tous ceux et celles qui sur ce site ont le courage et la volonté d’approfondir ce domaine de réflexions. J’estime que le terrain de la dhimmitude est le seul où juifs, chrétiens et musulmans peuvent se rencontrer pour faire la paix par l’abolition de l’idéologie et des lois du jihad. C’est dans tous les cas mon expérience avec mes nombreux amis chrétiens et musulmans dont j’estime le soutien. Et c’est aussi ce chemin de rapprochement et de paix qu’ouvrent les Accords d’Abraham, accueillis avec une sombre hostilité par l’Union européenne, comme elle le fit avec la paix égypto-israélienne en 1979. Il est vrai que cette paix se fait avec Israël tandis que le « processus de paix » qu’elle préconise se ferait sur les décombres d’Israël dans la continuité de la fusion de l’euro-nazisme et de l’islamonazisme, un contexte largement étudié par de nombreux spécialistes et récemment publié mais que le million de réfugiés juifs des pays arabes, dont je fais partie, connait bien.

Bat Ye’or


[1] La journaliste Véronique Chemla a consacré un important dossier à Eurabia sur son blog. Voir http://www.veroniquechemla.info/2010/01/interview-de-bat-yeor-sur-eurabia-loci.html

[2] https://www.lemonde.fr/livres/article/2018/02/15/le-statut-des-dhimmis-ne-peut-etre-juge-a-l-aune-des-droits-de-l-homme_5257208_3260.html

[3] https://www.dhimmitude.org/d_today_eurabia.html