Du déni du 7 octobre à la diffamation des Juifs ; comment le palestinisme devient un antisémitisme « présentable » (Richard Prasquier, Jean Quatremer )
Jean Quatremer et Richard Prasquier se sont exprimés sur le traitement médiatique de la guerre à Gaza, les accusations de génocide visant Israël et les nouvelles expressions d’antisémitisme. Au cœur des échanges : la place du 7 octobre dans la mémoire collective et les liens fragiles entre antisionisme et antisémitisme. C’était le 29 septembre 2026, dans une visioconférence de Dhimmi Watch. Compte-rendu et lien vers la vidéo.
Compte-rendu par Martine Ghnassia.
Lien vers la vidéo de la conférence sur notre chaîne YouTube, par Jean-Charles Goldberg.
« Le 7 octobre a constitué un choc » (RP)
Des réactions qui interrogent
Pour Richard Prasquier, le traitement médiatique des événements du 7 octobre 2023 a révélé une évolution préoccupante du débat public : notamment la rapidité avec laquelle certains discours ont déplacé l’attention vers une responsabilité israélienne, au détriment de la reconnaissance des crimes commis par le Hamas.
Jean Quatremer partage ce constat. Il revient sur ses quarante et un ans à Libération (jusqu’en 2025) et sur les désaccords qui l’ont opposé à une partie de la rédaction depuis le 7 octobre. Selon lui, la solidarité avec les victimes israéliennes s’est rapidement estompée, au profit d’une confusion croissante entre antisionisme et antisémitisme.
Il déplore notamment que certains slogans appelant à la disparition d’Israël ne suscitent pas de réprobation. La mémoire de la Shoah et la transmission de l’histoire juive ne suffisent plus à prémunir les jeunes générations contre certaines formes contemporaines d’hostilité envers les Juifs.
« J’ai constaté que certaines informations concernant Israël et Gaza étaient traitées selon des cadres de lecture déjà établis » (JQ)
C’est l’un des principaux reproches formulés par Jean Quatremer à l’égard du traitement médiatique du conflit. Des grilles de lecture a priori ont souvent orienté la sélection, la vérification et la présentation des informations.
Ainsi, l’épisode de l’hôpital Al-Ahli, le 17 octobre 2023, constitue pour les deux intervenants un exemple emblématique.[1] Les premières dépêches, émanant du Hamas, ont attribué l’explosion à une frappe israélienne, et avancé des bilans humains très élevés, sur la base de déclarations instantanées -donc forcément inventées- de nombre de victimes. Lorsque des vérifications corroborées par plusieurs pays (dont la France) ont remis en cause cette première version et montré la responsabilité du Djihad islamique, les médias ont mis plusieurs jours à annoncer ce rectificatif. Richard Prasquier et Jean Quatremer regrettent que les médias aient fait confiance au Ministère de la Santé du Hamas, et non à des informations fiables.
Pour Jean Quatremer, la vérification des informations doit s’appliquer à toutes les parties. Il estime que certains médias ont consacré une attention disproportionnée à la vérification des déclarations israéliennes, notamment sur les bilans humains, tout en relayant telles quelles les versions du Ministère de la Santé du Hamas. L’ampleur des crimes du Hamas et les conditions dans lesquelles les journalistes travaillaient à Gaza étaient reléguées au second plan.
« La CIJ a reconnu la plausibilité des droits des Palestiniens à protéger, non celle d’un génocide » (RP)
Richard Prasquier consacre une partie importante de son intervention à la qualification juridique de génocide. Il rappelle que ce crime répond à des critères précis définis par la Convention de 1948, notamment l’existence d’une intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe protégé.
Les accusations de génocide formulées par l’extrême-gauche ne correspondent pas aux conclusions de la juridiction internationale dans la procédure engagée par l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de Justice (CIJ).
Les deux intervenants dénoncent ainsi la banalisation injustifiée du terme « génocide », employé comme une abusivement comme une accusation politique. Jean Quatremer rappelle qu’un nombre de victimes ne suffit pas, à lui seul, à établir l’existence d’un génocide : le critère principal est l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux.
« Les images de destructions et de victimes à Gaza circulent en continu, alors que celles du 7 octobre disparaissent de l’espace médiatique» (JQ)
Pour Jean Quatremer, la guerre se joue aussi (et surtout) sur le terrain de l’opinion publique. Les images de la guerre de Gaza, les fausses images d’enfants dénutris, diffusées en continu, marquent durablement les esprits, tandis que celles des massacres du 7 octobre disparaissent de l’espace médiatique.
Cette asymétrie contribue à modifier la perception du conflit et des responsabilités. Les jeunes générations, davantage exposées aux images diffusées sur les réseaux sociaux, réagissent souvent à leur puissance émotionnelle immédiate. Dans ce contexte, les explications historiques, militaires et juridiques peinent à trouver leur place.
Jean Quatremer critique également la stratégie de communication des autorités israéliennes. Elles n’ont pas suffisamment montré ni expliqué ce qui s’est passé le 7 octobre, ni proposé un récit capable de toucher les opinions occidentales. La limitation de l’accès des journalistes internationaux à la bande de Gaza a inutilement nourri la suspicion et facilité la diffusion de récits concurrents.
Il ne minimise pas non plus les conséquences de la guerre pour les civils palestiniens. Il considère que certaines décisions militaires israéliennes sont contestables et estime que la communication israélienne doit aussi pouvoir rendre compte de ses propres erreurs. Son propos est que la compréhension du conflit exige de montrer toutes ses dimensions, sans effacer ni les crimes du Hamas ni les souffrances de la population de Gaza.
« Aujourd’hui, je cherche un contre-récit face à l’antisémitisme » (JQ)
Les échanges portent aussi sur les formes contemporaines d’antisémitisme.
Jean Quatremer estime qu’une partie du débat public peine à nommer certaines manifestations d’hostilité antijuive lorsqu’elles apparaissent dans des milieux militants ou quand elles sont présentées dans des discours dits “anticoloniaux”.
Richard Prasquier insiste sur la capacité de l’antisémitisme à se renouveler en fonction des préoccupations de chaque époque. Les accusations changent de forme, mais les Juifs sont toujours désignés comme les représentants de ce que les sociétés rejettent. Aujourd’hui, les discours présentant Israël comme une anomalie coloniale ou comme un État illégitime prennent la relève de mécanismes plus anciens de délégitimation.
Les intervenants soulignent toutefois que les identités juives sont diverses et que les désaccords politiques au sein du judaïsme ne sauraient être réduits à une opposition entre bons et mauvais Juifs. La possibilité de critiquer Israël ne dispense pas d’examiner les termes employés, les intentions exprimées et les conséquences des discours.
La conférence aborde enfin la responsabilité des intellectuels, des universitaires et des politiques. Plusieurs échanges avec le public font ressortir une inquiétude commune aux intervenants : la difficulté à maintenir un débat contradictoire lorsque certaines positions sont immédiatement disqualifiées par des accusations morales ou politiques.
Rétablir les faits, préserver le débat
Au terme de cette visioconférence, un fil directeur se dégage : pour Jean Quatremer et Richard Prasquier, la lutte contre l’antisémitisme exige de la rigueur dans l’usage des mots, de la vigilance face aux informations diffusées et une attention particulière aux mécanismes qui transforment la critique d’Israël en mise en cause collective des Juifs.
Les deux intervenants appellent à ne pas laisser disparaître la mémoire du 7 octobre, à distinguer les qualifications juridiques des slogans politiques et à mieux comprendre le rôle des images dans la formation de l’opinion. Ils plaident également pour une parole publique capable de répondre aux accusations, d’assumer les désaccords et de défendre un débat fondé sur l’examen des faits.
Leur conclusion est un appel à construire un contre-récit face à l’antisémitisme contemporain, dans l’exigence de vérité et de la confrontation des points de vue.
Pour retrouver l’intégralité du débat, cliquer ici
[1] Voir le déroulé des évènements sur le site de DW : https://dhimmi.watch/2025/11/08/pseudo-genocide-le-tournant-du-17-octobre-2023-alexandre-feigenbaum/

