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“Les Enfants perdus de la République”, de Sonya Zadig (entretien avec Martine Ghnassia)

Nov 8, 2025

“Les Enfants perdus de la République”, de Sonya Zadig (entretien avec Martine Ghnassia)

Entretien entre Sonya Zadig et Martine Ghnassia.
Dans « Les Enfants perdus de la République » avec comme sous-titre «Ils ont décidé de sortir de l’islam au péril de leur vie » (Éditions Fayard), qui paraît le 13 novembre 2025,  la psychanalyste Sonya Zadig explore un sujet à la fois brûlant et méconnu : celui de l’apostasie en France. À travers les récits d’hommes et de femmes qui ont choisi de quitter l’islam, elle interroge le prix intime de la liberté, mais aussi la difficulté de la République à protéger ceux qui s’en réclament. Ce livre est préfacé par Daniel Sibony et dédié à Boualem Sansal. À l’occasion de la parution de l’ouvrage, elle s’entretient avec Martine Ghnassia, Dhimmi Watch, sur ce que révèle ce silence collectif — entre blessures intimes, paradoxes de la laïcité et crise de la parole publique.


« Quitter, c’est survivre »

Martine Ghnassia : Votre livre s’ouvre sur des récits bouleversants de femmes et d’hommes qui ont décidé de « sortir » de l’islam. D’où est venue votre envie d’explorer ce thème ?

Sonya Zadig : Je travaille depuis longtemps sur la question du lien, du désir et de la perte. L’apostasie, dans ce qu’elle engage de rupture radicale, concentre tout cela : rompre avec sa communauté d’origine, parfois avec sa famille, c’est se retrouver au bord du vide. Beaucoup de ces personnes ne cherchaient pas à « quitter une religion », mais simplement à respirer, à exister autrement. Quitter, pour elles, c’est survivre.

M.G. : Vous les appelez des « enfants perdus » de la République. Pourquoi cette expression ?

S.Z. : Parce qu’ils incarnent une contradiction majeure de notre société : nous proclamons la liberté de conscience, mais nous ne savons plus l’assumer concrètement. Ces apostats ne demandent pas la reconnaissance d’un groupe, ils demandent que leur choix soit respecté. Or, dans l’espace public, leur parole dérange, elle met à nu nos difficultés à faire récit commun, de nos différences.

M.G. Ce titre n’est pas sans rappeler celui de l’ouvrage de Georges Bensoussan « Les Territoires Perdus de la République ». Pourquoi ce titre en écho ?

Plus de vingt ans après « Les Territoires perdus de la République », de Georges Bensoussan, j’ai eu besoin de donner la parole à ces personnes issues de ces territoires (pour certains). Ils sont des enfants, adoptifs de la France, mais ils ne se sentent pas très légitimes. Toute la question est là et elle est en écho avec celles posées par le livre de Bensoussan. Ils sont aussi perdus parce qu’ils s’étaient adossés à l’islam, qui au-delà d’être une religion est avant tout une identité, une culture, un mode de vie. Devenir apostat est entré dans un abyme, avec des souffrances atroces.

Ils sont perdus psychiquement et j’appelle que ce soit considéré comme un problème de santé publique, car ce sont des enfants de la République. Est-ce qu’ils sont perdus eux-mêmes ? Justement, l’idée c’est de laisser le lecteur imaginer la polysémie du terme.


Les blessures du déracinement

M.G. : Votre approche est celle d’une psychanalyste. Comment ces ruptures se manifestent-elles psychiquement ?

S.Z. : L’apostasie agit comme un arrachement symbolique. Elle déchire les fondations mêmes de l’identité. On quitte une langue, un univers de sens, des codes familiaux. Beaucoup témoignent d’un sentiment d’errance, de honte ou de culpabilité. Mais en même temps, c’est une expérience d’émancipation. À mesure qu’ils se libèrent de la peur, ils redécouvrent le droit d’aimer, de penser, de désirer librement.

M.G. : Vous évoquez souvent la peur : peur de parler, peur de représailles, peur d’être accusé d’islamophobie…

S.Z. : Oui, cette peur s’est installée dans le champ intellectuel et médiatique. Elle paralyse. Beaucoup de ces personnes vivent dans un double silence : celui imposé par leur milieu d’origine, et celui, plus insidieux, d’une société qui préfère détourner le regard. Elles ne trouvent ni refuge dans la communauté dont elles s’éloignent, ni reconnaissance dans la République qui devrait les accueillir.

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Apostasies au féminin et au masculin

M.G. – Votre livre distingue les expériences féminines et masculines de l’apostasie. Quelles différences majeures avez-vous observées entre ces deux parcours ?

S.Z. – La plupart de ces apostats ont d’abord été profondément religieux, pas simplement pratiquants d’un islam culturel ou familial. Chez les femmes, la rupture est particulièrement visible : le voile rend leur apostasie immédiatement repérable. Certaines continuent donc à le porter par dissimulation, usant de la taqiyya, pour éviter la stigmatisation. Elles vivent une tension intérieure forte, entre leur fidélité à la oumma – mot qui renvoie aussi à la « mère » (oummi) – et le lien maternel lui-même.

Souvent, ces femmes subissent la dureté d’une mère qui reproduit la souffrance transmise : « j’ai souffert, tu souffriras aussi ». L’apostasie féminine se paie alors d’une solitude extrême, d’une rupture familiale totale, parfois au prix de l’isolement de leurs propres enfants. Leur combat est donc d’abord psychologique.

Pour les hommes, la culpabilité envers la mère existe également, mais elle s’exprime moins dans le corps. Elle se déplace vers la sphère symbolique : ils se sentent coupables d’avoir trahi la oumma, d’avoir rompu avec leur appartenance d’origine.


La République face à ses contradictions

M.G. : Votre livre semble aussi adresser une interpellation à la République.

S.Z. : Tout à fait. Je ne plaide pas contre l’islam, mais pour la République. Pour une République qui protège vraiment la liberté de conscience, sans hiérarchie implicite entre les sensibilités. Or aujourd’hui, le mot même d’apostasie est devenu tabou. Il heurte des représentations, il gêne les institutions, il effraie les élites culturelles. Pourtant, il dit une vérité : en France, certains risquent leur vie pour exercer un droit fondamental, celui de la liberté de conscience.

M.G. : Cette cécité politique et morale, selon vous, menace notre pacte laïque ?

S.Z. : Oui, parce qu’elle mine la confiance. La laïcité n’est pas un concept abstrait : elle se vit dans la chair des individus. Quand ceux qui la revendiquent se sentent abandonnés, c’est l’idée même de République qui s’effrite. Ces apostats rappellent que la liberté ne va pas de soi. Ils forcent la société à se regarder en face — à se demander si elle est encore capable d’accueillir ceux qui s’émancipent.

MG : Quel est le risque social à ne pas se préoccuper des apostats en France ?

S.Z. : Ignorer les apostas, c’est mettre en péril la cohésion sociale. Lorsqu’une partie de la population vit dans la peur, notamment les enfants de la République, cela compromet la liberté de conscience garantie par la Constitution. Cette absence de protection symbolique crée une société à deux vitesses : certains peuvent critiquer et exprimer leur pensée, d’autres doivent survivre en se taisant. C’est le début d’une fracture invisible mais profonde.

Ce tabou contribue aussi à l’autocensure et à l’érosion du discours public. Intellectuels et enseignants hésitent à aborder le sujet, par prudence ou par conformisme social. Résultat : les apostas deviennent des parias modernes. Leur invisibilisation légitime le silence et la « silenciation », et nuit directement à la vitalité du débat démocratique. La République perd ainsi son espace de contradiction, qui est pourtant essentiel à sa respiration.

Politiquement, ce vide est dangereux : il peut être comblé par des forces extrêmes. Certaines apostas, se sentant exclues des médias et du discours public, peuvent se tourner vers des discours identitaires ou populistes, dont l’extrême droite peut s’emparer pour polariser la société.

Ne pas les protéger, c’est aussi les exposer à une instrumentalisation. Sur le plan psychique, le silence collectif engendre un sentiment de rejet et une dissociation identitaire. Une société qui refuse la dissonance spirituelle se prive d’une part essentielle de son humanité.

En résumé, ne pas se préoccuper des apostas fragilise la République et la liberté de conscience : c’est une atteinte au « contrat républicain ». La qualité d’une démocratie se mesure, entre autres, à la manière dont elle protège tous ses enfants.


« Redonner sens à la fraternité »

M.G. : Comment, selon vous, peut-on sortir de ce déni collectif ?

S.Z. : D’abord en écoutant. Ces récits ne sont pas des pamphlets, mais des appels à la compréhension. Ensuite, en replaçant la question de la liberté au cœur du lien social. La fraternité républicaine, ce n’est pas la fusion, c’est le respect de la singularité. Il faut réapprendre à ne pas confondre critique d’une religion et rejet des croyants. Enfin, il faut cesser d’avoir peur des mots : nommer l’apostasie, c’est déjà commencer à la reconnaître.

M.G. : Votre livre résonne comme une invitation à penser autrement le vivre-ensemble…

S.Z. : Oui, à le penser à partir de l’individu, non du groupe. Ces « enfants perdus » sont en réalité les éclaireurs d’une République qui s’est un peu perdue elle-même. En les écoutant, peut-être pourrons-nous retrouver le sens premier de notre promesse républicaine : permettre à chacun d’être libre, vraiment.


« Faire émerger leur individuation par souci démocratique »

M.G. Vous concluez à la fin de votre livre par une phrase forte que je vais relire :
« Un individu qui n’a pas travaillé à faire émerger une juste individuation ne se soucie pas de préserver la démocratie. » En quoi ce lien entre individuation et démocratie éclaire-t-il selon vous les risques sociaux actuels ?

S.G. Je vais citer Cynthia Fleury : « sans souci de soi, il n’y a pas de souci de l’autre ». L’individuation, dit-elle, fonde la capacité à reconnaître l’altérité : c’est parce que je sais qui je suis que je peux voir l’autre comme un être distinct et non comme mon double ou ma prolongation. Sans cette différenciation, naissent la confusion et la violence. C’est donc à partir du travail sur soi que peuvent émerger à la fois le respect de l’autre et le souci de la démocratie.

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Postface

Avec Les Enfants perdus de la République, Sonya Zadig signe un texte rare : ni essai militant ni manifeste idéologique, mais une plongée clinique et politique dans un angle mort de notre société. Par la voix de Martine Ghnassia, le dialogue devient espace de réflexion, où s’entrecroisent la douleur du déracinement et l’exigence de liberté. Un rappel salutaire que la République n’est jamais acquise — elle se réinvente à chaque conscience libérée.

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