La gauche française soutient-elle les mollahs qui massacrent le peuple iranien ?
Les 8 et 9 janvier 2026, les mollahs ont massacré 35.000 manifestants iraniens. En Europe, il y a eu des protestations massives : 200.000 manifestants à Munich la semaine dernière. En France, personne. On pouvait penser que son obsession antisioniste conduisait l’extrême-gauche à se désintéresser des conflits où il n’y a pas d’Israéliens impliqués (voir le dessin de NathZ illustrant cet article). Mais le 14 janvier, un discours de Mélenchon a révélé d’autres pistes : Mélenchon y fait référence à Serge July en 1979, enthousiaste pour Khomeiny, le révolutionnaire ! 47 ans plus tard, la gauche radicale française soutient-elle toujours la théocratie des mollahs, alors que le peuple iranien rejette massivement ce régime monstrueux [1] ? Claire Brière a été la première à dénoncer à la fois la face sombre de la théocratie iranienne et les aberrations idéologiques de la ‘gauche’ française, pro-djihadiste. Dhimmi Watch a publié hier son entretien avec Michel Foucault. Claire Brière a aussi inspiré l’article essentiel de Guillaume Perrault dans le Figaro [2] : « Ces intellectuels et journalistes français qui ont été aveugles face à Khomeyni et à la révolution islamique en 1978-1979 ». Nous publions ici un petit extrait de cet article, les paragraphes sur Sartre et sur les Chrétiens de gauche.
Le cas de Jean-Paul Sartre
Après Foucault, on s’attend à voir arriver Jean-Paul Sartre parmi les penseurs de premier plan bienveillants envers la révolution islamique. Compte tenu des états de service de ce dernier, c’est naturel. Il déclare par exemple dans un entretien à Actuel (février 1973): «Les maoïstes sont pour l’exécution des exploiteurs et des ennemis du peuple». À ces mots, le journaliste Michel-Antoine Burnier le relance: «Vous restez personnellement un partisan de la peine de mort politique?». La réponse de Sartre est claire: «Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas là d’autres moyens que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué».
Sartre, très malade à l’époque et qui devait s’éteindre en 1980, intervenait moins souvent dans le débat public lorsque l’Iran s’est enflammé contre le Chah
La figure emblématique de «l’opium des intellectuels» magistralement analysé par Raymond Aron dès 1955 a manifesté une telle fascination pour la violence et soutenu tant de mauvaises causes qu’il est donc souvent présumé avoir figuré parmi les sympathisants de Khomeyni. Il n’existe cependant aucune preuve solide d’un soutien effectif du père de l’existentialisme à l’ayatollah et à la révolution islamique. L’intéressé, très malade à l’époque, diminué par une demi-cécité et qui devaient s’éteindre en avril 1980, n’intervenait plus que rarement dans le débat public lorsque l’Iran s’est enflammé contre le Chah….
Au début des années 60, dans le contexte de la guerre d’Algérie finissante, Sartre s’est lié d’amitié avec un étudiant iranien résidant à Paris, Ali Shariati, qui va être l’instigateur d’un rapprochement intellectuel, déjà commencé avant lui, entre révolutionnaires marxistes iraniens et aile radicale des mollahs. «Shariati est le prototype de l’idéologue qui veut transformer les idées-forces du chiisme duodécimain (le martyre par exemple) en une force historique. Son projet est d’en accuser l’aspect idéologique militant pour l’opposer à l’emprise du défi occidental», a écrit le philosophe iranien Daryush Shayegan (Qu’est-ce qu’une révolution religieuse?, 1982). Or «l’idéologisation des religions cache un danger redoutable: le déchaînement des comportements irrationnels des foules», ajoute-t-il en se référant à la révolution iranienne.
Mort en juin 1977 en Grande-Bretagne, soit d’une crise cardiaque, soit assassiné par la police secrète du Chah qui aurait maquillé ce meurtre en accident de santé, Shariati n’a pas vu le triomphe des mollahs en Iran 18 mois plus tard. Mais il est, dans les années qui suivent sa disparition, une figure emblématique, célèbre à la fois au sein de milieux d’extrême-gauche de sensibilité tiers-mondiste dans les pays occidentaux et dans des milieux islamistes en Iran. On prête à Sartre ce mot, tenu pour authentique par plusieurs universitaires comme Pierre-André Taguieff: «Je n’ai pas de religion, mais si je devais en choisir une, ce serait celle de Shariati» (Foucault, lui aussi, se réfère à Shariati dans les articles qu’on a évoqués plus haut).
Deux appréciations contraires paraissent donc inexactes: affirmer que Sartre a soutenu la révolution islamique, si on fait débuter celle-ci en janvier 1978; mais aussi alléguer que Sartre n’avait ni des contacts avec ceux qui allaient l’accomplir ni une sympathie affichée pour leur projet révolutionnaire. Il semble ainsi équitable de le qualifier de compagnon de route les années précédant les faits. Pas davantage mais pas moins non plus…..
Le chrétien de gauche Jacques Madaule
On croise aussi, dans cette affaire, des chrétiens de gauche, qui vont jouer un grand rôle dans la victoire de François Mitterrand en 1981. Habitués, mais non résignés, à voir le christianisme conspué en France, souvent blessés que leur foi soit tournée en dérision à Paris, ils considèrent souvent l’islam avec une grande bienveillance. Celle-ci, à leurs yeux, est la religion des humbles et des opprimés. Certains «cathos de gauche» paraissent même, à l’époque, appeler de leurs vœux une victoire de l’islam politique, dont ils ignorent les vrais traits, mais qui pourrait entraîner en Europe, par ricochet, une réhabilitation morale de la religion chrétienne aux yeux de ceux qui ont l’habitude de la dénigrer, espèrent ces idéalistes. Un disciple d’Emmanuel Mounier, Jacques Madaule, personnage très respectable, écrit ainsi, trois jours avant le départ du Chah: «Mais qui sait, après tout, si la passion du peuple iranien comme celle des fondateurs du chiisme, Ali et son fils Husayn, n’ouvre pas à l’humain les portes de l’avenir? Un chrétien doit poser une pareille question» (tribune dans Le Monde, 13 janvier 1979). L’auteur et sa famille de pensée seront vite dégrisés.
Aux antipodes de ces derniers, quelques rarissimes intellectuels ont manifesté leur sympathie pour le régime de Khomeyni après que celui-ci eut montré à tous son vrai visage. Jean Baudrillard se réjouit ainsi que l’Iran des mollahs lance «un défi symbolique à tout le système occidental de valeurs» et perturbe ce qu’il décrit comme le jeu de rôles de la guerre froide entre Est et Ouest. Et le penseur de poursuivre, désinvolte: «Que ce soit au prix du « fanatisme » religieux, du « terrorisme » moral ou d’une « barbarie » moyenâgeuse, tant pis ou tant mieux, c’est sans importance». Pour ce contempteur de la société de consommation, «il est vrai que seule sans doute la violence rituelle, pas du tout archaïque, la violence actuelle d’une religion, d’une tribalité qui refuse les modèles de la libre société occidentale pouvait lancer un tel défi à l’ordre du monde» (tribune dans Le Monde, 13 février 1980).
[1] Pooyan Tamimi Arab, Ammar Maleki: « Iran : une société sécularisée, diverse et dissidente », Fondapol, 2025 https://www.fondapol.org/etude/iran-une-societe-secularisee-diverse-et-dissidente/
[2] Il vous reste 80 % de l’article à lire dans le Figaro : https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/ces-intellectuels-et-journalistes-francais-qui-ont-ete-aveugles-face-a-khomeyni-et-a-la-revolution-islamique-en-1978-1979-20260217

