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Antisémitisme et racisme anti-kabyle : le mal algérien, partie 1 (Charlotte Touati, Chawki Benzehra)

Fév 28, 2026

Antisémitisme et racisme anti-kabyle : le mal algérien, partie 1 (Charlotte Touati, Chawki Benzehra)

Jamais vous ne lirez ce qui va suivre dans un manuel d’histoire algérien.[1] Dhimmi Watch publie les informations sur le colonialisme islamiste, qui efface et gomme toutes les cultures qui existaient avant l’islam. Il n’est pas un jour sans que les réseaux sociaux ne déversent leur lot de propos infamants contre les Juifs provenant de comptes localisés en Algérie ou identifiés comme binationaux franco-algériens. Le public francophone n’est pas au courant des propos tenus en dialecte algérien à l’attention d’un public plutôt jeune sur le territoire français et qui incitent systématiquement à la haine, voire au passage à l’acte violent. Charlotte Touati, est chercheuse affiliée à l’université de Lausanne, faculté de théologie et de sciences des religions. Chawki Benzehra est lanceur d’alerte.

Privée de son histoire, la jeunesse algérienne est à la merci du récit national livré par le gouvernement et en devient elle-même l’instrument.

Avant l’islam : judaïsmes anciens et mondes berbères dans l’espace de l’actuelle Algérie

Lorsqu’est évoquée l’histoire religieuse de l’Algérie, le récit commence presque toujours avec l’islamisation du VIIᵉ siècle. Cette césure est si forte qu’elle donne l’impression d’un avant indistinct, d’où émerge éventuellement saint Augustin. Par ailleurs, la présence des Juifs en Algérie est bien souvent présentée comme le fruit de l’expulsion des Sépharades de la péninsule ibérique à la fin du 15ᵉ s., mais leur présence en Afrique du Nord est en fait presque bimillénaire.

En effet, l’espace correspondant à l’Algérie actuelle était un territoire traversé de traditions religieuses diverses : cultes berbères locaux (amazighs), christianismes africains… et aussi des formes anciennes de judaïsme complètement intriquées à la société berbère. Ces Juifs amazighs portent d’ailleurs le nom de Toshavim (« autochtones » en hébreu

Un judaïsme nord-africain enraciné dans l’Antiquité

Après la destruction du Second Temple de Jérusalem par les Romains en 70 de l’ère courante, les diasporas juives se renforcent dans tout l’Empire romain. Le bassin méditerranéen devient l’espace principal de cette dispersion, et l’Afrique du Nord en fait pleinement partie.

Des sources antiques et des indices archéologiques attestent de communautés juives dans les provinces romaines de Numidie et de Maurétanie césarienne. Les Juifs s’installent principalement dans les villes, au sein du tissu urbain romanisé, tout en conservant des réseaux propres, religieux et économiques. Le judaïsme nord-africain appartient alors à la même constellation que les judaïsmes d’Alexandrie, de Rome ou d’Asie mineure.

Mais ces communautés ne vivent pas en vase clos. L’Afrique du Nord romaine n’est pas seulement un espace latinisé ; elle est avant tout profondément amazighe. Les contacts entre populations juives urbaines et sociétés berbères rurales ou semi-nomades sont anciens. Ils passent par les échanges économiques, les marchés, les circulations de personnes et d’idées. Dans cet environnement, le judaïsme ne reste pas un simple corps étranger : il s’inscrit dans un paysage humain déjà complexe.

Berbérité et judaïsme : entre histoire documentée et mémoire médiévale

Le judaïsme antique est tellement présent que des Berbères convertis au christianisme tels que saint Cyprien, Augustin ou Tertullien ne cessent de débattre avec les Juifs, preuve de leur importance numérique et intellectuelle. Tertullien leur consacre même un traité entier Adversus Judaeos (« Contre les Juifs ») en 197 ap. J.-C. pour expliquer qu’il est temps de passer à la nouvelle Alliance ou nouvelle circoncision, c’est-à-dire le baptême. Mais les Pères de l’Église précités sont déjà les représentants d’un christianisme épiscopal, normé, qui va devenir le catholicisme. Il faut bien garder à l’esprit que durant les premiers siècles du christianisme, la limite avec le judaïsme ou les cultes locaux sont très fluctuantes. Le canon du Nouveau Testament ne va être fixé qu’en 325 au concile de Nicée. Avant cela, il existe toute une palette de mouvances judéo-chrétiennes dont la littérature apocryphe garde la trace.

Le christianisme va connaître une éclipse en Afrique du Nord. Devenu religion de l’Empire romain, il est directement lié au pouvoir et aux élites côtières. Il va dès lors disparaître dans ses formes officielles avec l’islamisation, mais des éléments subsistent sous forme syncrétique parmi les populations amazighes.

Le judaïsme a bien mieux tenu car il avait pénétré beaucoup plus avant à l’intérieur des terres, loin des centres urbains. La figure de Dihya, dite la Kahina, résistante amazighe à la conquête arabe au VIIᵉ siècle, illustre cette mémoire complexe. Certaines traditions la décrivent comme juive, d’autres comme chrétienne, d’autres encore comme attachée à des cultes locaux. Les historiens contemporains ne tranchent pas définitivement, mais un judaïsme berbérisé était tout à fait concevable dans l’imaginaire historique médiéval, comme en atteste Ibn Khaldoun au XIVᵉ s.

Le Sahara : un autre visage du judaïsme ancien

Quittons les villes et les grands ports du Nord pour le Sahara. Loin d’être un vide, le désert est, durant des siècles, un espace de circulation intense. Les routes caravanières relient la Méditerranée aux régions sahéliennes et subsahariennes. Or, les Juifs jouent souvent un rôle important dans les réseaux commerciaux à longue distance, grâce à leurs diasporas et à leurs compétences linguistiques et financières.

Des traditions et des récits médiévaux évoquent des groupes sahariens, nomades, associés à une origine juive, comme les Daggatounes. Ils sont décrits comme berbérophones, intégrés à la vie saharienne, parfois proches des Touaregs par le mode de vie. Ils demeurent mystérieux, car ils n’ont pas livré de tradition écrite. Dans les années 1850-60, le rabbin marocain Morderai Aby Serur est allé à leur rencontre. Son récit sera recueilli et publié en français par Charles de Foucault. Les Daggatounes étaient déjà largement islamisés et il semble avoir disparu comme groupe distinct par assimilation.

Le Touat : carrefour juif oasien

Un exemple plus concret de judaïsme saharien est celui des oasis du Touat, dans le sud-ouest de l’Algérie actuelle. Au Moyen Âge, cette région est un carrefour majeur du commerce transsaharien. Des communautés juives y sont attestées, par de nombreux textes et vestiges archéologiques.

Les Juifs du Touat ne sont pas de simples voyageurs : ils sont installés, organisés en communautés, avec leurs institutions religieuses. Ils incarnent un judaïsme saharien structuré, enraciné dans l’économie du désert. Leur histoire montre que le judaïsme en Afrique du Nord pouvait se développer loin des grandes métropoles méditerranéennes.

En 1492, alors que les catholiques reconquièrent la péninsule arabique et caressent l’idée d’envahir l’Afrique du Nord, le royaume zianide de Tlemcen est pris de fièvre apocalyptique alimentée par le prédicateur Abdelkrim al-Maghili. Selon lui, la seule présence au monde des Juifs du Touat, le fait qu’ils aient des synagogues, qu’ils boivent du vin et surtout qu’ils possèdent un statut d’autonomie, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas soumis à la dhimma, justifie de les massacrer. Il part donc vers le sud avec une foule de fanatisés. C’en est fini du « royaume juif du Touat ». Parmi les survivants, certains se convertiront, rejoindront les mellahs (ghettos) des villes du nord, mais un groupe refusant de se soumettre à la dhimmagagnera la Kabylie.

Le royaume de Koukou

Sur les contreforts du Djurdjura vivaient des communautés de Toshavim, peu nombreuses, mais présentes comme résidents, insérées dans l’économie locale. Ce sont les Juifs de Koukou. L’un des massifs remarquables du secteur se nomme d’ailleurs la Main du Juif (Afus n Udayen). La prise de Béjaïa par les Espagnols en 1510 bouleverse l’équilibre politique de la région. La chute de la ville provoque le déplacement de notables, de savants et de chefs locaux vers l’intérieur montagneux, notamment vers le massif du Djurdjura, espace difficile d’accès et traditionnel refuge des autonomies berbères. Parmi ces figures se trouve Sid-Hmed U-Lqadi, membre d’une lignée savante et politique, qui fonde alors le royaume de Koukou avec les Toshavim locaux qui avaient intégré les Juifs du Touat. Le royaume de Koukou et le royaume des Aït Abbès forment deux entités kabyles qui resteront indépendantes jusqu’à la colonisation française.

L’expulsion de Sefarad

À la fin du Moyen Âge, l’histoire juive des territoires correspondant à l’Algérie actuelle entre dans une phase de transformation décisive. Des communautés existaient déjà depuis des siècles dans plusieurs villes d’Afrique du Nord, héritières d’implantations antiques et médiévales. Mais un événement extérieur bouleverse profondément cet équilibre : l’expulsion des Juifs sépharades va modifier durablement la physionomie religieuse, culturelle et sociale du judaïsme maghrébin.

Chassés de la péninsule ibérique (Sefarad en hébreu médiéval), Espagne en 1492, puis Portugal en 1497, des milliers de Juifs trouvent refuge dans l’Empire ottoman et notamment en Afrique du Nord. Les villes de Tlemcen, d’Oran, d’Alger et de Constantine deviennent des pôles d’accueil importants. Ces nouveaux arrivants apportent avec eux une culture judéo-espagnole raffinée, un haut niveau d’érudition rabbinique, des traditions liturgiques spécifiques, ainsi que la langue judéo-espagnole, le ladino.

Dans ces villes, les Sépharades rencontrent alors les Toshavim. Ces derniers parlaient l’arabe ou des langues amazighes et suivaient des rites et des usages parfois différents. La coexistence entre les deux groupes n’est pas toujours simple. Les Sépharades, souvent mieux formés dans les sciences religieuses et bénéficiant d’un prestige culturel lié à l’Espagne médiévale, prennent progressivement une place importante dans la direction spirituelle et intellectuelle des communautés. Avec le temps, cependant, les différences s’estompent et les deux composantes fusionnent en un judaïsme maghrébin largement marqué par l’héritage sépharade.

Sur le plan politique, ces communautés vivent sous domination musulmane. À partir du XVIᵉ siècle, une grande partie de l’Algérie actuelle passe sous la souveraineté de la régence ottomane d’Alger. Les Juifs, comme les chrétiens, y relèvent du statut de dhimmis : ils sont protégés en tant que « gens du Livre », mais sont soumis à des impôts spécifiques et à certaines restrictions sociales. Ils ne constituent pas une population en marge, mais une minorité intégrée à la société urbaine, organisée autour de ses propres institutions : synagogues, tribunaux rabbiniques, œuvres de charité, écoles religieuses.

Alger, capitale de la régence, devient un centre majeur de cette vie juive. Ville portuaire active, elle est tournée vers la Méditerranée. Les Juifs y jouent un rôle dans le commerce maritime, les échanges avec l’Europe, la fourniture de produits artisanaux et parfois dans des fonctions d’intermédiaires entre autorités locales et représentants étrangers. Leur connaissance des langues et des circuits commerciaux en fait des acteurs utiles dans un monde méditerranéen instable, marqué par les rivalités entre puissances.

Oran connaît une histoire plus mouvementée. Occupée par les Espagnols à plusieurs reprises entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, la ville voit sa population juive soumise aux fluctuations politiques. Selon la domination en place, les Juifs peuvent être tolérés, expulsés ou contraints à se déplacer vers d’autres centres. Malgré ces aléas, Oran reste un pôle juif important, notamment grâce à son activité commerciale.

Tlemcen, ancienne capitale intellectuelle du Maghreb occidental, abrite une tradition rabbinique notable. L’arrivée des Sépharades y renforce un milieu déjà cultivé. La ville conserve longtemps un rayonnement religieux, avec des rabbins et des érudits qui participent aux échanges intellectuels du monde juif méditerranéen. Constantinople, dans l’Est, constitue un autre grand foyer. Sa population juive est fortement urbanisée, insérée dans le commerce local et régional. Les Juifs y vivent dans des quartiers spécifiques, mais intégrés à la vie économique et sociale de la cité.

Du XVIIᵉ au XVIIIᵉ siècle, les communautés juives connaissent des périodes de prospérité relative, alternant avec des crises liées aux tensions politiques, aux difficultés économiques ou aux conflits. Leur situation dépend étroitement de la stabilité de la régence d’Alger et des relations avec les puissances européennes. Malgré ces aléas, une continuité communautaire se maintient. Les Juifs demeurent une minorité urbaine reconnue, organisée, et dotée de ses propres structures.

À la veille de la colonisation française, en 1830, le judaïsme de la régence d’Alger présente donc un visage bien défini. Il est majoritairement urbain, fortement marqué par l’héritage sépharade, inséré dans les sociétés maghrébines musulmanes, et relié au monde juif méditerranéen. Les Juifs ne constituent ni une élite dominante ni un groupe isolé ; ils occupent une position intermédiaire, essentielle dans certains secteurs économiques, mais juridiquement et socialement minoritaires.

La Kabylie, dernier foyer des toshavim libres

Dans les territoires qui seront annexés par la France pour former l’Algérie, les Toshavim ne se sont maintenus que loin des côtes, marginalement dans le Sahara, mais surtout dans les montagnes kabyles. Dans les royaumes de Koukou et des Aït Abbès, c’est le droit coutumier kabyle qui s’applique et non le droit islamique. On n’y distingue pas la religion, donc le statut de dhimmi n’existe pas. Les Toshavim, les « autochtones », seront justement comptabilisés parmi les indigènes lors de la promulgation du décret Crémieux qui octroiera la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie en 1870.

Depuis l’indépendance de l’Algérie, l’histoire des Toshavim et leur existence même est un non-dit car elle renvoie à l’antiquité des Berbères. Ils sont l’abeille dans l’ambre, vestige d’un temps où l’Afrique du Nord berbère était largement judaïsée, avant l’arabisation. Ici, le paradigme colonisé/colonisateur s’inverse et cette vérité historique est devenue inaudible dans l’Algérie postindépendance où la constitution de 1965 (et toutes celles à suivre) stipule que le pays est arabe et l’islam la religion de l’État. Effrayés, menacés, les Juifs d’Algérie sont partis et le processus d’effacement a commencé. Nulle trace physique ou mémorielle ne doit subsister ou alors on les fait passer pour des immigrés récents, des pieds-noirs, des Français. Admettre une présence juive antique, ce serait admettre la colonisation des Amazighs par les Arabes. À l’heure où le régime algérien réclame réparation à la France pour la colonisation, les Amazighs et les Juifs pourraient légitimement se retourner contre Alger.

Il n’est dès lors guère étonnant que l’antisémitisme et le racisme antikabyle soient institutionnalisés et complètement désinhibés en Algérie et dans la diaspora.


[1] Nouvelle Revue Politique, février 2026 : https://nouvellerevuepolitique.fr/charlotte-touati-et-chawki-benzehra-antisemitisme-racisme-anti-kabyle-le-mal-algerien/

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