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L’Occident face à l’islamisme : quelles solutions ? (Razika Adnani)

Mai 18, 2026

L’Occident face à l’islamisme : quelles solutions ? (Razika Adnani)

Le texte que nous vous proposons est une transcription d’une conférence donnée par Razika Adnani, philosophe, islamologue et conférencière franco-algérienne, à l’invitation de Radio Azul international, une chaîne de radio privée canadienne.

Connue pour ses travaux sur la pensée musulmane, la réforme de l’islam et les enjeux contemporains liés à cette religion, Razika Adnani y propose une réflexion approfondie sur un thème sensible : « L’Occident face à l’islamisme : quelles solutions ? ».

Dans cette intervention, elle développe une analyse à la fois historique et critique des relations entre l’Occident et le monde musulman, en mettant en lumière les dynamiques intellectuelles, politiques et religieuses qui les traversent. Elle rappelle au travers de ce détour historique, que le changement n’est pas impossible dans le monde musulman et propose des pistes pour le futur.

  1. Un rappel historique : l’islam en Occident depuis le VIIIe siècle

L’existence de l’islam en Occident, entendu à la fois comme espace géographique et comme civilisation, remonte au VIIIe siècle. À cette époque, l’expansion musulmane atteint la rive nord de la Méditerranée. L’exemple le plus marquant est celui de l’Espagne, occupée de 711 à 1492, soit près de huit siècles.

Même si, au fil du temps, cette présence se réduit à l’Andalousie, d’autres territoires européens sont également concernés, comme la Crète, la Sicile ou encore Malte. Cette implantation s’est faite par la conquête militaire dès le 8ème siècle : elle est donc le résultat d’une expansion politique et religieuse portée par des populations venues principalement du sud de la Méditerranée, notamment berbères.

Razika Adnani insiste sur une distinction essentielle : il s’agit d’un islam d’Occident, mais non d’un islam occidental. Autrement dit, cet islam n’est pas issu des populations locales, même si certaines conversions ont bien eu lieu. À titre d’exemple, elle évoque la figure d’Ibn Hazm, philosophe, théologien et juriste andalou, issu d’une famille chrétienne convertie à l’islam au 8ème siècle. Ce type de trajectoire reste cependant minoritaire à l’échelle de l’histoire.

  • Disparition puis réapparition : une présence discontinue de l’islam

Lorsque les royaumes chrétiens reprennent progressivement ces territoires, l’islam recule puis disparaît en tant que réalité sociale structurée. Les populations musulmanes sont expulsées, et les convertis sont contraints de revenir au christianisme.

Entre la fin du XVe siècle et le XXe siècle, la présence musulmane en Occident ne disparaît pas totalement, mais elle devient marginale. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’un nouvel « islam d’Occident » apparaît. Là encore, il ne s’agit pas d’un islam autochtone, mais d’un islam porté par des populations venues d’ailleurs, notamment d’Afrique du Nord pour ce qui concerne la France. Cet islam est largement marqué par l’école coranique malikite, dominante dans ces régions[1].

  • La grande différence entre l’islam du VIIIe siècle et celui du XXe siècle réside dans les conditions de son implantation.

Contrairement à la première période, l’islam contemporain ne s’est pas imposé par la force, mais s’est développé dans un contexte d’accueil. L’Occident a ouvert ses portes à des populations musulmanes, leur permettant de s’installer et de pratiquer librement leur religion.

Razika Adnani identifie plusieurs facteurs déterminants :

  1. Le facteur économique : une immigration de travail

Les pays occidentaux, en pleine industrialisation, avaient besoin d’une main-d’œuvre abondante et peu coûteuse. Ils sont allés la chercher dans les pays du Sud, notamment dans les anciennes colonies. Avec le temps, cette main-d’œuvre a été installée durablement en Occident, entraînant avec elle ses pratiques culturelles et religieuses. L’islam s’est ainsi implanté non pas comme une force conquérante, mais comme une composante de l’immigration.

  • Le facteur culturel : l’impact de la modernité

L’Occident, en développant des valeurs telles que la liberté, l’égalité et la dignité humaine, a profondément modifié son regard sur les autres cultures et religions. Ces valeurs ont favorisé une plus grande tolérance et ont permis l’acceptation de la pratique religieuse musulmane dans l’espace public et privé.

  • Le rôle de l’Église catholique : du conflit au dialogue

Un autre élément déterminant concerne l’évolution de l’Église catholique au XXe siècle. Marquée par les bouleversements historiques — notamment la Seconde Guerre mondiale et la Shoah —, elle s’est engagée dans une réforme profonde. Adoptant une posture plus humaniste, elle a promu le dialogue interreligieux plutôt que la confrontation. Ce changement a contribué à modifier l’attitude des sociétés occidentales envers l’islam et le judaïsme. Même dans les pays où l’Église est séparée de l’État, son influence culturelle demeure et continue de façonner les mentalités et par là même les décisions politiques.

  • Le rôle du monde musulman de plus en plus influencé par la modernité entre le 19ème et le 20ème siècle

De nombreux intellectuels, responsables politiques ont cherché à réformer leurs sociétés pour les rapprocher des standards modernes. Cela s’est traduit par :

  • L’adoption de constitutions modernes dans pratiquement dans tous les pays musulmans,
  • L’affirmation du principe d’égalité entre citoyens (avec certaines limites, notamment concernant les femmes), abolissant les discriminations pour des raisons de religion, de langue, de statut social. On retrouve ces principes dans les constitutions notamment syrienne en 1930, irakienne en 1925, en Algérie en 1963 après l’indépendance, en Turquie, …
  • La reconnaissance de la liberté de croyance, (« liberté de conscience », dans la version française de la constitution algérienne de 1976),
  • Des réformes sociales importantes.  Les femmes, sans atteindre une égalité juridique, ont obtenu des droits significatifs : accès à l’éducation, au travail, et à une plus grande autonomie dans l’espace public (sortir sans porter le voile, sortir sans être accompagné d’un homme).

Dans le domaine religieux certaines règles de la charia ont été abolis :  

  • Abolition du statut de dhimmi au XIXe siècle,
  • Suppression de l’esclavage,
  • Disparition du califat,
  • Limitation ou suppression de certains châtiments corporels.

Malgré leurs limites, ces réformes représentent une transformation majeure. Elles témoignent de la capacité des sociétés musulmanes à évoluer et à s’adapter et à sortir du suprémacisme du passé.

  • L’histoire démontre que le changement n’est pas impossible dans le monde musulman.

Pour Razika Adnani, ces transformations historiques constituent un point essentiel : elles démontrent que le changement n’est pas impossible dans le monde musulman. À rebours des discours fatalistes, l’histoire montre que des évolutions profondes ont déjà eu lieu, sous l’influence notamment des idées modernes issues de l’Occident.

Citant l’historien Bernard Lewis, elle rappelle que les idées de la Révolution française ont exercé une influence considérable, précisément parce qu’elles se présentaient comme issues de la raison et non de la religion. Leur caractère laïque qu’elles revendiquaient leur a conféré une légitimité particulière aux yeux de nombreux penseurs musulmans.

Ainsi, dans la première moitié du XXe siècle, une large partie des élites intellectuelles du monde musulman regardait la civilisation occidentale avec admiration, notamment pour ses valeurs universelles.

  • La laïcisation a été un tournant décisif

Poursuivant son analyse, Razika Adnani insiste sur un autre facteur déterminant : le rôle de la laïcisation en Occident, et en particulier en France avec la loi de 1905.

Le retrait de l’Église catholique de la gestion directe de l’État a profondément transformé les équilibres politiques. Cette évolution a offert une légitimité nouvelle à l’idée d’un État organisé indépendamment du religieux — un modèle qui a pu inspirer certaines élites du monde musulman. Selon Razika Adnani, cette transformation ne se limite pas aux institutions. Elle touche également le domaine de la pensée. Elle défend une idée centrale : il ne peut y avoir de sécularisation de l’État sans sécularisation de la pensée.

Ce double mouvement — politique et intellectuel — a favorisé l’ouverture de certaines sociétés musulmanes à la modernité, tout en facilitant le rapprochement avec l’Occident. C’est dans ce contexte que de nombreux musulmans ont choisi de s’installer en Europe, attirés par des valeurs qui n’étaient pas pour eux des obstacles à la pratique de leur religion.

  • Aujourd’hui, la relation complexe voire conflictuelle avec le monde occidental a fait reculer ce processus de réformes de l’islam

Razika Adnani pose alors une question essentielle : comment expliquer que cette relation, autrefois marquée par une forme d’admiration et de rapprochement, soit devenue aujourd’hui plus complexe, voire conflictuelle ? Pour y répondre, elle invite à revenir à l’histoire toute récente des sociétés musulmanes.

  • L’échec du mouvement de modernisation

Le mouvement de réformes engagé entre le XIXe siècle et le milieu du XXe siècle n’a pas perduré. Dès les années 1950, il commence à s’essouffler, confronté à une opposition croissante émanant de courants conservateurs, qui ne cherchent pas seulement à freiner les réformes, mais à les effacer. Progressivement, ces forces se structurent politiquement et gagnent en influence.

Razika Adnani propose une lecture claire : ce que l’on appelle aujourd’hui « islamisme » s’inscrit dans cette continuité conservatrice. Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau mais d’une continuité des courants anciens. Ces acteurs ont développé un discours efficace, dénonçant la modernisation comme une occidentalisation imposée. Ils accusent l’Occident — ainsi que les institutions religieuses chrétiennes — d’ingérence dans les sociétés musulmanes.

  • Une critique radicale de l’Occident

Pour illustrer ce basculement idéologique, Razika Adnani évoque certaines figures intellectuelles du monde musulman contemporain. Des auteurs influents ont développé une critique sévère de l’Occident, le décrivant comme une civilisation en perte de repères, marquée par le déclin du sacré et de la morale. Dans cette perspective, la modernité occidentale est perçue non comme un modèle, mais comme une menace.

Pour illustrer ce basculement idéologique, Razika Adnani évoque certaines figures intellectuelles du monde musulman contemporain.

Elle mentionne notamment Youssef al-Qaradawi, auteur d’une critique virulente des modernistes, qu’il qualifie d’«occidentalistes », y compris parmi les religieux. Il leur reproche d’avoir imposé à l’orient musulman la conception chrétienne de la religion.

Elle cite également Ali Abdel Raziq, défenseur de la laïcité en Égypte, au nom de la séparation entre religion et politique et soutien de l’abolition du califat, figure majeure des débats intellectuels du XXe siècle que Youssef al-Qaradawi a critiqué en le qualifiant d’occidentaliste en turban.

Dans un autre registre, elle évoque l’Algérien Mustapha Chérif qui a développé dans un de ses ouvrages intitulé Islam (2006, Ed Odile Jacob) lui aussi une vision critique de l’Occident contemporain où le sacré est mort, un Occident qui ne sait pas où il va selon lui.

Ces discours ont contribué à transformer profondément le regard porté sur l’Occident. Là où dominait autrefois une certaine fascination, s’installe progressivement une méfiance, voire un rejet.

  • Un changement de regard et de trajectoire

À partir des années 1970, ce changement devient particulièrement visible. Les migrations vers l’Occident se poursuivent, mais elles s’accompagnent désormais d’un regard plus critique sur les sociétés d’accueil. Certaines populations arrivent avec un attachement renforcé aux références religieuses et une vision plus conservatrice. Ce phénomène coexiste toutefois avec d’autres trajectoires : certains migrants fuient précisément ce conservatisme.

Comment expliquer la victoire des courants conservateurs sur les réformateurs ?

Plusieurs facteurs sont avancés.

  1. Le rôle décisif des ressources économiques

La découverte et l’exploitation du pétrole dans certains pays ont fourni des moyens financiers considérables à des courants religieux conservateurs. Ces ressources ont permis de diffuser largement leurs idées et de renforcer leur influence.

  • Les facteurs géopolitiques

Les bouleversements du XXe siècle — colonisation, décolonisation, conflits régionaux — ont également joué un rôle majeur. La question palestinienne, en particulier, a été mobilisée comme un levier politique et symbolique par certains mouvements.

  • Le facteur religieux

Pour Razika Adnani la cause principale est ailleurs. Elle réside dans l’incapacité des réformateurs à mener une transformation en profondeur de la pensée religieuse. Les réformes entreprises ont souvent été juridiques ou institutionnelles, mais elles n’ont pas touché au cœur de l’islam : la théologie. Elle évoque le prédicateur Mohammed al-Ghazali, qui distingue islam et pensée musulmane — une distinction qui est, selon elle, inexacte car l’islam que les musulmans pratiquent n’existe pas sans la pensée musulmane.

Selon elle, toute réforme durable suppose une libération de la pensée. Elle insiste sur un point fondamental : dans l’histoire de la pensée musulmane, un choix s’est progressivement imposé en faveur de la primauté de la révélation sur la raison. Ce choix a limité la capacité critique et freiné les dynamiques de réforme. Les modernistes eux-mêmes n’ont pas pleinement réussi à dépasser cet obstacle. Razika Adnani l’explique notamment par leur incapacité à revaloriser la représentation de la pensée créatrice et rationnelle.

Les courants conservateurs ont par ailleurs développé une stratégie efficace : affirmer que l’islam ne pose aucun problème et qu’il n’a donc pas besoin d’être réformé. Dans cette perspective, les difficultés rencontrées par les sociétés musulmanes seraient imputables non à la religion elle-même, mais aux individus qui s’en seraient éloignés. C’est la position qui est reprise par les universitaires français avec le concept de l’islamisme tel qu’il l’ont défini.

Fait notable, Razika Adnani observe que certains réformateurs finissent eux-mêmes par adopter, au moins en partie, ce type de discours qui place tous les problèmes en dehors de l’islam, sous la pression sociale et politique. Ce raisonnement conduit à promouvoir un retour aux pratiques des premiers temps de l’islam, présentées comme un modèle idéal.

  • Le rôle ambigu de l’Occident

Razika Adnani met également en cause certaines approches occidentales, notamment dans le champ académique et médiatique.

Elle critique en particulier l’usage du concept d’ « islamisme », défini comme un phénomène politique distinct de l’islam alors qu’au 18ème siècle il signifiait « islam. » Ce n’est que depuis 1980 qu’il a pris ces connotations politiques en l’associant aux Frères Musulmans. Selon elle, cette distinction, souvent motivée par des considérations de prudence ou de « politiquement correct », empêche toute possibilité de porter sur l’islam un regard critique.

Elle aurait pour effet de soustraire la religion à toute analyse critique, tout en renvoyant la responsabilité des problèmes aux seuls individus.

  • En conclusion, Razika Adnani propose deux axes de réflexion.
  • Du côté des sociétés musulmanes

Elle appelle à un travail interne, fondé sur une réhabilitation de la raison et de la pensée critique. Une réforme en profondeur suppose, selon elle, de repenser les rapports entre religion, politique et savoir.

Cette réforme doit être tournée vers l’avenir, et non vers une reconstruction idéalisée du passé.

  • Du côté de l’Occident

Elle invite également à dépasser certaines catégories d’analyses jugées insuffisantes ou trompeuses. Une connaissance plus rigoureuse des réalités historiques et religieuses serait nécessaire pour éviter les contresens. Enfin, elle plaide pour une approche qui ne soit ni condescendante ni simplificatrice, mais qui reconnaisse la capacité des sociétés et des individus à évoluer.

Cette conférence propose ainsi une lecture historique et critique des relations entre l’Occident et le monde musulman. Elle met en lumière la complexité des dynamiques à l’œuvre et insiste sur un point central : les tensions actuelles ne peuvent être comprises sans un retour approfondi sur les trajectoires intellectuelles, politiques et religieuses des deux espaces.

Nous remrcions Martine Ghnassia pour cette transcription.


[1] Le courant mālikite est centré sur l’enseignement de l’imām Mālik ibn Anas (env. 715-795)

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