Témoignage : vie et mort de Joseph le savetier, un dhimmi au Caire, 1820


Au Caire en 1820, les dhimmis juifs survivent dans la précarité. La parole d’un Juif ne vaut pas celle d’un Musulman. Joseph est donc supplicié à mort, sans jugement. Témoignage lu par Abraham Assuied, acteur, le 14 janvier 2021 lors du colloque « dhimmitudes » co-organisé entre les associations Schibboleth et Dhimmi Watch. Ecoutez et Regardez Abraham Assuied, qui lit ce témoignage émouvant. Le texte est extrait du roman « Moïse », de Bat Ye’or. (les Provinciales, 2019). Joseph refuse à la fois d’endosser une faute qu’il n’a pas commise et de se convertir.

En effet, Joseph le Juif est condamné à la place d’un Musulman, car « il était possible de prendre la vie d’un innocent dhimmi juif plutôt que celle d’un coupable musulman. » Ce passage est directement inspiré du récit d’Edward Lane, témoin visuel de la scène, tel qu’il la relate dans The Maners and Customs of the Modern Egyptians, 2 vol., Londres 1836 (Everyman Library, London 1963, pp.558-562). Cela s’est passé à Zuwella, le quartier juif du Caire, où vivaient les Juifs, dans la pauvreté et la précarité.

Quelques jours plus tard, sous un ciel plombé, Shalom et Moïse revenaient de chez Mahmoud. Mille démons soufflaient du sud une fine poussière brûlante. Exténué par la fournaise, harassé par les mouches, ils se faufilaient dans les ruelles. D’une maison s’épanchait le son du luth. Depuis sa dernière conversation avec Joseph, une sorte d’angoisse diffuse habitait Shalom. C’est ce temps, se raisonnai-il, on respire et on mange la poussière, elle entre par tous les orifices et propage la variole. Le fléau frappait déjà Zuwella et pas seulement les pauvres, une domestique chez les Lourtiel avait succombé. Soudain ses yeux tombèrent à sa droite sur un homme pendu aux barreaux d’une fenêtre. Horrifié, il reconnut Joseph, sa peau collait à ses os, sa langue adhérait à son palais.

Il avait pu poser ses pieds sur une barre de fer et son calvaire en avait été prolongé. Shalom eut même la nette impression que son regard voilé le reconnaissait :
– Joseph ! s’écria-t-il, Joseph !

Son cri fit sursauter un passant qui voyant sa galabieh noire l’injuria :
– Négateur de la vraie foi, maudit infidèle, ne vois-tu pas que Satan l’a pris tout entier ? S’il n’eut été à Eblis, il aurait vu la vérité et se serait converti !

         Incrédule, atterré, Shalom sans répondre, se hâta vers Zuwella. Ce matin-même, lui dit-on, un Turc avait refilé de la fausse monnaie à un cadi. Condamné à mort, le Turc s’était défendu en avouant la tenir d’un Juif. Deux gardes l’avaient accompagné à Zuwella. Voilà le chien… le corrupteur sur terre, le voleur, s’était écrié le Turc, désignant Joseph qui le croisait, boitillant, portant ses pots de colle. Le cadi ne voulant pas renoncer en ces temps de fraude à faire un exemple, avait transféré l’exécution au Juif et frappé le Turc d’une légère amende.

Dans les ténèbres du cachot, Joseph enchaîné par des fers avait réfléchi à son existence traquée. La cruauté et l’injustice des hommes l’avaient tourmenté toute sa vie. Il s’était souvenu de son cauchemar, de cet homme frappé, enchainé dans les ténèbres et dont les pleurs et les gémissements l’avaient si souvent éveillé. Le cadi cependant, avait été généreux : « Convertis-toi et tu seras libre, lui avait-il dit, quitte ta misérable vie d’infidèle. » Une sorte de vie conçue et fignolée jusqu’en ses moindres détails par des générations de théologiens, érigée en doctrine, décrite dans les lois et imposée par la force à leurs victimes. Un statut que seule la conversion abrogerait.

Fumant le narghilé et regrettant presque la disparition d’un destin si édifiant, le cadi avait attaché son regard rêveur sur le pauvre homme.

Le refus de Joseph le stupéfia. Offensé, le magistrat se demanda si ce misérable juif serait courageux ? Un gouffre s’ouvrait devant lui. Mais rapidement il reprit ses esprits, la théologie avait tout prévu : l’erreur aveugle l’infidèle et le conduit à sa perte. Il l’en méprisa davantage mais il toléra cependant une ultime rencontre dans la prison entre le condamné et sa famille. Peut-être se laisserait-il fléchir.

Dans sa cellule fétide, l’humble savetier s’était transformé en un prince nimbé de majesté qui posait un regard d’éternité sur sa famille en pleurs.

Sachez – avait dit Joseph étreignant ses enfants – que j’ai accepté la mort parce que je vous aime plus que moi-même. Comment pourrais-je vivre alors qu’il me serait interdit de vous voir, vous, mon âme et mon sang ? Ne pleurez plus, je quitte honorablement une vie de misère. » 

Puis il leur fit ses dernières recommandations :

-N’oubliez jamais que vous êtes les fils de l’Exil, vêtus de vêtements de rédemption quelque vils qu’ils apparaissent aux yeux de l’oppresseur. Ne vendez jamais votre âme en échange du droit d’opprimer l’innocent. 

A Zuwella, Shalom courut avertir les gens. Mais pourquoi t’inquiètes-tu ? lui répondait-on. Un tel poltron se convertira, il vendrait même son fils pour sauver ses os. La gloire des martyrs de Sion n’est pas pour lui…

Shalom cependant insista, il avait vu Joseph pendu, il ne s’était pas converti. Vivait-il encore, pouvait-on le sauver ? On fit une collecte pour soudoyer le cadi et obtenir la permission d’emporter son corps la nuit. Mais le cadi inflexible permit tout juste au fils de tourner vers l’intérieur le visage de Joseph, afin de soustraire son agonie à la vue des passants.

Le bois pleure-t-il sous le rabot ? La vie décape l’homme comme le racloir dégrossit la planche. Tombez…tombez…larmes de copeaux. La révolte décuplait la force de son bras. Sa main crispée sur le rabot entraînait le corps de Shalom dans un va-et-vient rythmé. Oui, Joseph tu voulais parler mais tu vécus muet comme cette planche. Car la tyrannie ôte la voix et rend muet. Elle trafique les mots et appelle l’injustice, justice. Comme l’ivrogne qui titube, l’homme ne sait plus se diriger et ne distingue plus le mal du bien. Mais qui encore pense à toi ? Déjà on se réjouie et calcule les aumônes que Lourtiel distribuera au mariage de Zaki. On tresse les guirlandes, on dresse le pavois et on confectionne les fleurs de papier. Et dans la liesse générale je suis le seul à me souvenir de ton sourire double, sournois et pathétique, à toutes les pitiés de ta vie d’homme…agitation de vent, désirs de néant… Toi, cible des railleries, toi qui fut laid, difforme et méchant j’ai vu une lumière de compassion te vêtir tout entier et t’emporter. Alors, qui étais-tu Joseph dans la misère de ta chair et de tes os et dans la gloire de ta mort ?

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