Iran : C’est une révolution ! (Claire Brière-Blanchet)
Claire Brière-Blanchet est une des spécialistes de l’Iran. Elle avait été parmi les quelques journalistes qui avaient accompagné Khomeiny dans l’avion qui le ramenait en Iran. Elle avait alors suivi la révolution de 1979 jour après jour. Membre du Comité d’honneur de Dhimmi Watch, elle nous fait l’honneur de son analyse des évènements actuels. L’illustration nous montre Claire Brière-Blanchet interviewant le Cheikh Hassani, un « mollah combattant », pistolet à la ceinture, l’un des artisans de la chute du Shah.
La mollarchie criminelle qui, depuis 47 ans, a écrasé le peuple iranien sous une dictature sanglante, est entrain de vaciller. 47 ans pour aboutir à un échec impossible à masquer ou à corriger.
Une monnaie, le rial, qui vaut ce que vaut le papier ; une inflation qui interdit désormais aux Iraniens de se nourrir correctement. C’est ainsi que la viande ou le poulet vinrent à manquer, puis le lait et les produits de base ; en certains endroits du pays les gens sont affamés. Les promesses de prospérité islamique se sont effondrées. La légitimité des autorités religieuses et militaires est morte.
Les fissures ont commencé à détruire l’édifice de la République islamique dès 2017, lors qu’éclatèrent les émeutes de la faim. Tout a empiré, l’électricité défaillante et aussi et surtout la crise de l’eau qui a déclenché des émeutes à travers le pays et à Mashad. Rappelons que la plus belle ville d’Iran, la plus prestigieuse, Ispahan, enjambe un pont historique sous lequel coulait le légendaire Zayandeh Roud, aujourd’hui à sec[1]. Fleuve de terre et de cailloux, il irriguait autrefois les cultures, les canaux, les oliviers, les pistachiers…
La riposte des Américains et des Israéliens contre les installations nucléaires a entamé l’aura de puissance dont bénéficiait encore le régime. Un régime qui, depuis la mort de Mahsa Amini a continué de massacrer les femmes qui ne supportent plus le voile[2] et les jeunes gens qui les soutenaient. Plus de 1 500 exécutions par an, et les femmes violées par les gardiens de prison avant exécution afin qu’elles ne puissent aller au paradis.
Jusqu’ici le régime avait tenu, grâce à sa colonne vertébrale, sa légion : les Gardiens de la Révolution, les Pasdarans. Cette puissance militaire et économique, ce syndicat du crime, a pu régner et tuer sans partage car solidement constitué par une organisation devenue totalitaire. En effet, elle a vu le jour dès les lendemains de la révolution de 1979, car la guerre Iran-Irak exigeait la mobilisation de tout le pays.
C’est ainsi que les Pasdarans se sont organisés naturellement dans chaque quartier, autour du bazar, de la mosquée, du club sportif, d’un religieux charismatique, d’associations culturelles. Ces miliciens avaient aux environs de 20 ans au moment de la guerre avec l’Irak (1980) et font partie d’une même classe d’âge, ce qui va cimenter les liens et les fidélités. Liens ethniques aussi, conformes aux particularités du vaste pays qu’est l’Iran.
Aux moments où sont apparues des divisions sur la conduite de la République islamique, le corps des Gardiens a éliminé ceux qui le contestent ou qui émettent des réserves sur ses choix brutaux, sa corruption, ses escroqueries, la confiscation de la richesse nationale à leur profit, tels Ahmad Khomeini ou Hasan Khomeini, fils et petit-fils de l’Ayatollah ; ceux-là sont éliminés et meurent jeunes.
Les années passant, les Gardiens sont devenus la première force économique et militaire du pays au détriment de l’armée régulière, plus faible, ou de la police. Mais leur solide implantation locale, régionale, ethniquement cohérente et qui faisait leur force révèle aussi leur fragilité : les manifestants d’aujourd’hui sont leurs voisins, leur famille, leurs amis leurs enfants et les concernent.
Du temps de la révolte contre le shah, la grande énigme était : que va faire l’armée ? Le corps des soldats, de l’armée de terre, du régiment de base était travaillé par ce dilemme, les manifestants tendant des fleurs aux chars, criaient : “mon frère ne tire pas sur ton frère”. On peut penser qu’il en va de même aujourd’hui pour les Gardiens.
Aux côtés des Gardiens (le sepah), avait grandi le basij, l’organisation des bassidjis, sorte de milice,[3] qui poursuivait les manifestants, les femmes mal voilées, police des mœurs, surveillance et contrôles, surtout au niveau local. Probablement confronté aujourd’hui aux mêmes choix de fidélité.
Les Gardiens sont devenus les acteurs et exécutants des tâches à l’étranger : création du Hezbollah libanais, des milices yéménites, instructeurs des forces armées djihadistes à Gaza, en Syrie, au Vénézuéla etc… Les moyens financiers mis à la disposition de ces pays et ces organisations ont ruiné la population. Par exemple le Vénézuela doit toujours à l’Iran des milliards de dollars pour le pétrole qu’il a acheté ; des milliards qui n’ont pas été payés, et qui ne le seront pas. L’Incarcération de Maduro a envoyé un signal clair aux dirigeants iraniens : le temps de l’impunité est terminé ! De même les efforts pour reconstituer l’arsenal nucléaire sont impopulaires, car ce sont autant de crédits soustraits au bien-être de la population. Et quand bien même certains médias et commentateurs français ont pu affirmer que ces manifestations se déroulaient « contre la vie chère ! », il est évident que ce qui se joue aujourd’hui, c’est une guerre pour le droit de vivre.
En Iran les mosquées sont vides, et les Iraniens défilent dans la rue aux cris de « à mort Khamenei » (marg bar Khamenei), « à mort le dictateur », « Ni Gaza, ni Liban, nous mourrons pour l’Iran ».
Les tyrans iraniens ambitionnaient d’inscrire le chiisme dans la grande histoire de l’islam, face au sunnisme triomphant et majoritaire. En prenant la tête du combat de tous les Musulmans contre Israël, Khomeini aurait rendu justice à Ali bin Abi Talib (le quatrième calife, cousin germain du prophète, personnage emblématique du chiisme) et à son fils Hussein (assassiné à Kerbala). Champions des imprécations d’Allah contre les Juifs, Khomeini et ses successeurs ont menacé sans cesse Israël de l’“effacer de la page du temps.” Ils ont rallumé le feu antisémite, après Hitler.
Après toutes ces années de contestation et de révolte des Iraniens, enfin l’espoir arrive : Comme en 1979, toutes les catégories de la population participent à la révolte, le Bazar, moins puissant qu’autrefois, a fermé ses portes, les ouvriers, les gens des campagnes, tous ceux qui, à un moment ou à un autre ont bénéficié des quelques dispositions du régime n’en peuvent plus et crient à l’instar des femmes : « Azadi » ! Liberté ! « . « Laissez-nous vivre et danser, boire et chanter ! »
Dans les cortèges on a pu entendre « David Shah !» Vive le roi ! seule figure de l’opposition connue pour l’instant. D’ailleurs, la mémoire anté-islamique irrigue l’âme de ce pays. Dans la mémoire de certains Persans, l’histoire de Cyrus le Grand qui épousa Esther et protégea les Juifs de l’esclavage babylonien s’est perpétuée. Celle aussi des grands poètes, Rumi, Hafez… Le Shâh-Nâme (livre des Rois) est là-bas notre légende des siècles, et malgré les persécutions, le zoroastrisme se pratique encore.
[1] Les agriculteurs protestent contre le détournement de la rivière par les autorités pour approvisionner la province voisine de Yazd, ce qui en avait accéléré l’assèchement depuis 2000.
[2] Dans toutes les manifestations de femmes contre le port du voile on les a vues, danser, chanter, cheveux au vent, crier « Azadi », succédant aux femmes de Téhéran, qui, dès mars 1979, avaient lancé le même cri, affrontant Khomeini qui avait émis une fatwa déclarant le voile désormais obligatoire.
[3] force paramilitaire iranienne, fondée par l’ayatollah Khomeini

