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Un antisémitisme décolonial (Renée Fregosi)

Jan 31, 2026

Un antisémitisme décolonial (Renée Fregosi)

Renée Fregosi montre ici une composante de l’idéologie décoloniale censée soutenir la justice sociale et dénoncer les discriminations. En réalité, elle sert l’antisémitisme. Article original.

Le décolonialisme est un surgeon du tiers-mondisme

Le courant décolonial a émergé dans les années 90. Cette idéologie de la « décolonialité » qui entremêle anti-impérialisme, anti-occidentalisme, théorie de la domination du « mâle blanc », antisémitisme antisioniste et défense des musulmans nouveaux « damnés de la terre », a alors commencé à prendre un ascendant croissant dans les milieux intellectuels. Symptôme de la phase nouvelle de mondialisation ouverte par la chute du Mur de Berlin, elle présente un caractère transnational revendiqué. Nouvelle Internationale prolétarienne, revival du mouvement des Non-alignés (né en 1955) ou mieux, de la tricontinentale castriste (Organización de Solidaridad de los Pueblos de África, Asia y América Latina née en 1966), la nébuleuse décoloniale présente ainsi une nouvelle acception du « triangle atlantique » : rassemblant des activistes associatifs radicaux et des militants politiques néo-tiers-mondistes mais aussi des universitaires des Etats-Unis, d’Amérique latine et d’Europe.

L’un de ses premiers chefs de file est un Mexicain d’origine argentine, Enrique Dussel, philosophe et théologien, ancien recteur de l’Université National Autonome du Mexique (la UNAM, une des plus grandes universités du pays). Parmi ses premiers émules latino-américains, Walter Mignolo est un sémioticien argentin qui enseigna notamment dans les universités de Toulouse, Quito, en Équateur et aux Etats-Unis dans l’Indiana et le Michigan. Il est sans doute le propagandiste le plus connu du décolonial qu’il définit ainsi :
« Il ne s’agit plus de la décolonisation dans le sens qu’elle avait pendant la Guerre Froide. Il s’agit de remettre en cause la colonialité du savoir et celle de l’être à partir desquelles le contrôle de l’autorité et celui de l’économie ont été structurés. En un mot, la recherche décoloniale est orientée vers la construction de sociétés communales organisées autour de l’œuvre et non pas de sociétés globales fondées sur le travail[1] ».

Si l’on parle encore aujourd’hui d’impérialisme, c’est en termes de post-colonialisme, et plus encore de « colonialité » (par distinction d’avec le processus du colonialisme, historiquement daté et économico-centré) : il ne s’agit alors plus guère d’analyse économique se référant à l’exploitation capitaliste, au pillage du sud par le nord, et aux bourgeoisies nationales « comprador » (terme de Nikos Poulantzas désignant le groupe social des pays du Tiers-Monde qui  tire sa fortune du commerce avec le capitalisme l’étranger lui-même défini comme exploiteur). Ce qui est évoqué ici, c’est cette notion vague de « domination » prétendument indissociable de la modernité occidentale, porteuse d’un potentiel de dévoilement, de dénonciation et de révolte. Le néolibéralisme est alors conçu dans ce discours, davantage comme un système global tendant à asservir les masses du sud que comme une catégorie économiciste décrivant la modalité actuelle du « stade suprême du capitalisme ».

L’idéologie décoloniale nie ainsi la fin de l’époque coloniale mais aussi les dominations que les prétendus « dominés » et colonisés d’aujourd’hui ont fait et font subir à d’autres : à tous ceux qui s’émancipent des appartenances communautaires et des interdits religieux, aux femmes, à des peuples entiers réduits en esclavage en Afrique-même, aux Juifs hier obligés à la dhimmitude et expulsés de leurs pays en Afrique du nord et au Moyen-Orient, aujourd’hui visés par des attentats terroristes. Et bien sûr la complexité occidentale est ignorée et la dimension libératrice des Lumières retournée en son contraire. 

La notion de « privilège » au cœur de l’idéologie décoloniale

La notion de privilège social, a été « théorisée » par la chercheuse féministe Peggy McIntosh à la fin des années 1980[2]. Le privilège désigne ici un effet « systémique ». Les privilèges sociaux proviendraient essentiellement – c’est le cas de le dire – du fait d’être un homme et/ou un individu de race blanche. Deana Rohlinger considère ainsi que
« ceux du groupe dominant (hommes, blancs et hétérosexuels) sont privilégiés et récoltent les bénéfices de leur appartenance, tandis que ceux du groupe sous-dominant (femmes, non-blancs et homosexuels, bisexuels ou transsexuels) sont désavantagés et sont défavorisés intentionnellement ou involontairement.[3]»

Fondée sur des données sociologiques subjectives et propres aux États-Unis, dans le cadre de la « théorie critique de la race », Karen Brodkin les interprète de manière à en faire un paradigme général selon lequel l’attribution « ethno-raciale » des individus et des groupes constitue « des systèmes institutionnalisés de ségrégation professionnelle et résidentielle[4]». Dans cette théorie, des personnes ou des groupes peuvent devenir blancs à la suite d’un processus historique d’acculturation/assimilation.

La « blanchité » des Juifs est ainsi supposée constituer le point final d’un processus historique qui commence après la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’antisémitisme est devenu honteux à cause de la Shoah, se poursuit avec la création de l’État d’Israël, et est pleinement abouti en 1967, lorsque les Israéliens gagnent la Guerre des Six-Jours, devenant dans cette vision, des « dominateurs » accomplis. Or, comme le souligne Pamela Paresky « à une époque où l’impératif moral est « d’être moins blanc », il n’y a pas d’identité plus pernicieuse que celle d’un groupe minoritaire autrefois impuissant qui, plutôt que de se joindre à la lutte pour démanteler la blanchité, a opté pour celle-ci.[5]» En France, on retrouve cette conception du Juif devenu blanc, exposée notamment chez Houria Bouteldja[6].

La lutte contre la « domination » mondiale de ces « super-blancs » que seraient devenus les Juifs depuis qu’ils sont détenteurs d’un territoire national permet ainsi d’agréger des ressentiments divers et d’articuler des objectifs multiples du « Sud global ». À partir des pays musulmans irrigués par un antijudaïsme ancestral, et de l’Amérique latine, berceau du mouvement « décolonial », jusqu’à l’Afrique qui développe de plus en plus sa dynamique anti-occidentale, la logique aberrante du « privilège juif » fait ainsi flores, solidement ancrée sur celle du « privilège blanc ».

L’idéologie propalestiniste[7] est un décolonialisme

L’argument de la « colonisation » de la Palestine par les Juifs a commencé à être diffusé dès les années 1930 par le premier antisionisme conceptualisé notamment par le frère du fondateur de la Confrérie des Frères musulmans Hassan al-Banna, Abd al-Rahman al-Sa’ati, après son voyage à Jérusalem et sa rencontre avec le grand mufti Al-Husseini en 1935[8]. La matrice idéologique antisioniste commence à se constituer dès le début du XXème siècle avec le développement du mouvement sioniste. L’antisionisme est entré en action avant même la création de l’État d’Israël. C’est pourquoi
« dès 1947, le mouvement [frériste] dispose d’environ 25 branches dans toute la Palestine. Lors de la première guerre israélo-arabe, la confrérie envoie des volontaires rejoindre les factions nationalistes pour lutter contre les organisations sionistes.[9]»

Mais cette vision d’une colonisation menée par Israël s’est renforcée à partir de la victoire israélienne de 1967 et au fur et à mesure que se renforçait le mouvement propalestiniste.

Dans les années 1990-2000, un surgeon de l’accusation de colonisation a fait ainsi son apparition : l’accusation de « régime d’apartheid » que ferait subir Israël aux Palestiniens (indistinctement ressortissants de Cisjordanie, de Gaza, et citoyens arabes israéliens). Pourtant, du point de vue juridique, cette accusation ne tient manifestement pas. À l’article 7 « Crimes contre l’humanité » du texte du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, à la partie h) du point 2, le crime d’apartheid est ainsi défini :
« des actes inhumains analogues à ceux que vise le paragraphe 1[commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque], commis dans le cadre d’un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial sur tout autre groupe racial ou tous autres groupes raciaux et dans l’intention de maintenir ce régime ».

Certes, cette injurieuse imposture, ces accusations « aberrantes[10]» ne datent pas d’hier. Dans les années 1970, Edward Saïd, l’un des promoteurs intellectuels du propalestinisme, qui estimait que les Palestiniens constituent « peut-être un peuple exceptionnel[11] » retournait ainsi la notion de peuple élu pour la transférer à un peuple construit sur le mythe de la nakba[12]. L’histoire du « peuple palestinien », s’écrit comme un sinistre palimpseste sur l’effacement de l’histoire juive. Car c’est bien d’une référence en miroir à la « Shoah » qu’il s’agit, puisque le mot « nakba » a un sens similaire à celui de « grande catastrophe » en hébreu[13].

Les Palestiniens seraient donc victimes d’un génocide depuis 1948. C’est en tous les cas ce que prône par exemple l’historien nord-américain Martin Shaw[14] depuis plusieurs années. Étrange génocide sur une population qui depuis 1990 est passée de 2 à 5 millions et connaît un taux de croissance démographique annuelle de 2,5%[15]. En fait, on se trouve là dans une sorte d’usurpation d’identité dans la concurrence victimaire. On fantasme que les Israéliens font subir aux Gazaouis ce que les Juifs ont, quant à eux, réellement subi au cours de l’Histoire. A travers cette accusation délirante d’Israël génocidaire, on dénie les pogroms et actes génocidaires commis en particulier par des musulmans (sous les califats, l’empire ottoman, les régimes arabes modernes, par les assassinats terroristes iraniens et palestiniens dans les années 1970-80-90 et djihadistes depuis les années 2000) et on tend bien sûr aussi à effacer la Shoah.

 L’accusation de génocide à l’encontre d’Israël avait connu « une nouvelle flambée lors de la guerre du Liban, en 1982. Alors qu’Israël est entré chez son voisin pour mettre fin aux tirs de roquettes sur son sol, et défaire la menace que fait peser l’OLP de Yasser Arafat, retranché à Beyrouth, Le Monde publie un « placard » : une pleine page achetée par ses auteurs, affirmant que le « sionisme » serait un « racisme » légitimé par « l’argument de l’Holocauste », et Israël, un État « colonial » et « terroriste ». Il a été rédigé par Roger Garaudy, philosophe négationniste. (…) Les massacres de Sabra et Chatila, perpétrés par les phalangistes chrétiens de Bachir Gemayel alliés aux Israéliens, ont suscité une vive émotion internationale. Garaudy en profite pour accuser Israël d’être le seul et véritable coupable des massacres. Notamment, écrit-il, « parce que le génocide est inscrit dans les textes sacrés du judaïsme »[16].

Le propalestinisme international a ainsi articulé des luttes antiracistes, altermondialistes, écologistes, et désormais décoloniales et « intersectionnelles ». Et l’antisémitisme est à nouveau ce catalyseur idéal pour le néo-tiers-mondisme du Sud global. « L’intensification du souvenir du crime[17] », comme le dit Alfred Grosser, distord le travail de mémoire en réactivant le passé pour en lire dans le présent les mêmes signes. Le retour à une sorte d’intemporalité de la pensée mythique à travers la survalorisation de la figure victimaire construit des histoires fantasmatiques dans le déni des faits historiques qui les contredisent.

Renée Fregosi. Philosophe et politologue. Présidente du CECIEC. Dernier ouvrage paru : Le Sud global à la dérive. Entre décolonialisme et antisémitisme. Éditions Intervalles 2025

Reproduction autorisée à condition de citer la source comme suit : Rene Fregosi : un antisémitisme décolonial, Dhimmi Watch, https://dhimmi.watch/2026/01/31/un-antisemitisme-decolonial-renee-fregosi/


[1] « La fin de l’université telle que nous la connaissons », Revue Cahiers de l’Amérique latine N°62-2009 pp. 97-109 https://journals.openedition.org/cal/1620

[2] Peggy McIntosh, « White privilege and male privilege: A personal account of coming to see correspondences through work in women’s studies », Working paper, Wellesley College, Wellesley Center for Research on Women, 1988.

[3] Deana A. Rohlinger, article « Privilege » dans The Concise Encyclopedia of Sociology (pp.473–474) Éditions John Wiley & Sons, 2010.

[4] Karen Brodkin, How Jews Became White Folks, (quatrième de couverture) Éditions Rutgers University Press, 1998.

[5] Pamela Paresky, « Critical Race Theory and the Hyper-White Jew », Revue Sapir Journal (pp. 18-27) Vol. 1, 2021.

[6] Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous. Éditions La fabrique, 2016. 

[7] Le terme « propalestiniste » est préféré ici à celui de « propalestinien » qui peut se référer davantage à une défense compassionnelle, moins politique, des Arabes de Palestine et de leurs descendants, passion propalestinienne elle-même utilisée par le propalestinisme promoteur du « malheur palestinien ». Le but stratégique du propalestinisme est la disparition de l’État d’Israël, car c’est l’ensemble du territoire de la Palestine britannique mandataire (cette région de l’empire ottoman défait que la SDN avait chargé la Grande-Bretagne d’administrer) qui est considéré comme devant demeurer arabe et musulman. Pour parvenir à ses fins, la tactique du propalestinisme consiste à délégitimer l’État juif, tout particulièrement à travers la victimisation obsessionnelle des populations palestiniennes et la diabolisation (au sens propre et au sens figuré) du Juif/Israélien.

[8] Voir Israel Gershoni, « The Muslim Brothers and the Arab Revolt in Palestine, 1936-39 » (pp. 367-397) Revue Middle Eastern Studies, Vol. 22, No. 3, 1986.

[9] Alexandre Aoun, « Le Hamas : une création islamiste en réponse à l’échec du nationalisme palestinien », Le Dialogue, 9 mai 2023.

[10] Bernard Bruneteau, « Pourquoi les accusations de “génocide” à Gaza portées par l’Afrique du Sud sont aberrantes », Le Figaro Vox, 16 janvier 2024.

[11] Edward Saïd, La question de la Palestine (p.42) Éditions Sinbad/Acte Sud, Paris 2010.

[12][12] Nom donné par les Arabes à l’exode de populations de Palestine lors de la guerre d’indépendance menée par les Juifs en 1948.

[13] « Le vocable arabe Nakba désigne à la fois l’exode palestinien et la création de l’État juif. » Georges Bensoussan, Les origines du conflit israélo-arabe (1870-1950) (p. 96) Éditions PUF. Voir Shmuel Trigano, « Les trois âges du mythe de la Nakba: une déconstruction », JForum, 11 juin 2019.

[14] Martin Shaw, « Palestine in an International Historical Perspective on Genocide » (pp. 1-24) Revue Holy Land Studies, vol. 9, No. 1, mai 2010. 

[15] https://www.donneesmondiales.com/asie/palestine/croissance-population.php

[16] Michaël Prazan et Gaston Crémieux, « Guerre à Gaza – « Génocide », l’accusation rituelle », Franc-Tireur, N°120, 28 février 2024.

[17] Alfred Grosser, Le crime et la mémoire (p.121) Éditions Champs/Flammarion, 1989.

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