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Comment les Chrétiens du Moyen-Orient deviennent des étrangers dans leur pays (Raymond Ibrahim)

Nov 8, 2026

Comment les Chrétiens du Moyen-Orient deviennent des étrangers dans leur pays (Raymond Ibrahim)

« Je ne crois pas que le christianisme ait un avenir en Europe« , s’inquiétait Michel Houellebecq il y a un an. Aujourd’hui, c’est l’islamologue Raymond Ibrahim qui s’inquiète de l’avenir des Chrétiens au Moyen-Orient, pourtant berceau du christianisme. Les programmes scolaires y racontent que l’Histoire commence avec la conquête arabe, sans aucune mention des autochtones chrétiens et juifs qui y vivent depuis de nombreux siècles ni de leur patrimoine. Dans cet article du site Coptic Solidarity, Ibrahim raconte le traumatisme des Chrétiens se sentant ainsi dépossédés de leur propre identité.[1] Coïncidence : aujourd’hui, 8 novembre 2026, on se souvient que le 8 novembre 392, l’empereur Théodose proclamait le christianisme religion officielle de l’empire romain.

Lors d’une récente conférence au Caire, l’ancien ministre égyptien de la Culture, Helmy El-Namnam,[2] a rappelé qu’il y a une vingtaine d’années, il avait plaidé pour la création d’un centre d’études coptes au sein d’une université égyptienne. Il a souligné que l’identité copte est une composante fondamentale de l’identité nationale égyptienne et que son étude ne devrait pas se limiter à l’Église. Pourtant, une tribune récente[3] s’interroge sur les raisons pour lesquelles l’époque copte reste toujours reléguée au second plan et pourquoi l’étude de son histoire ne bénéficie d’aucun soutien institutionnel en Égypte.
« Lorsqu’une époque entière est largement absente de la conscience collective », souligne-t-elle, « elle ne disparaît pas de l’histoire. Elle s’estompe cependant de la mémoire contemporaine. »

De plus, si les chrétiens d’Égypte « ne peuvent se reconnaître dans un récit honnête de l’histoire de leur pays, comment peuvent-ils comprendre qui ils sont – ou sentir qu’ils appartiennent véritablement à cette communauté ? » De là, on comprend pourquoi la population la plus autochtone d’Égypte — les Coptes — est souvent perçue et traitée par les musulmans comme à peine mieux que des invités qui devraient « rester à leur place » en Égypte.

« Cela paraît absurde », a déclaré Kamal Mougheeth , expert en éducation et chercheur en Égypte, « mais les musulmans ignorent presque tout des chrétiens, alors même qu’ils constituent une part importante de la population et sont en réalité les Égyptiens d’origine … L’Égypte a été chrétienne pendant six ou sept siècles [avant l’invasion musulmane vers 640]. Le plus triste, c’est que pendant des années, les manuels d’histoire ont fait un bond de Cléopâtre [30 av. J.-C.] à la conquête musulmane de l’Égypte [640 apr. J.-C.]. L’ère chrétienne avait disparu. Un véritable trou noir. »

Les programmes scolaires oublient le christianisme

Un rapport de 2023 le confirme : Le programme éducatif des écoles publiques égyptiennes est totalement dépourvu de toute leçon, de tout texte ou de toute mention d’autres confessions ou religions, omettant complètement les figures historiques chrétiennes ou juives égyptiennes, ainsi que les principales fêtes religieuses non musulmanes. Il en va de même pour l’histoire copte, malgré le rôle prépondérant joué par l’Église copte [5]…

Tout cela confirme ce dont je me souviens des récits de mes parents, Coptes d’Égypte, concernant leurs expériences scolaires dans les années 1940-1950 (bien plus “tolérantes”) : on n’évoquait pratiquement jamais l’hellénisme, le christianisme ou l’Église copte – mille ans d’histoire préislamique de l’Égypte. L’histoire commençait avec les pharaons autochtones avant de faire un bond jusqu’au VIIe siècle, lorsque les musulmans d’Arabie « ouvrirent » l’Égypte.

Lorsque des musulmans conquièrent des territoires non musulmans, l’hagiographie islamique parle euphémistiquement d’« ouverture », fath , jamais de « conquête ». Par ailleurs, ce phénomène dépasse largement le cadre de l’Égypte. Le rôle historique et la présence du christianisme dans les nations musulmanes en général sont effacés de la mémoire collective.[4]

Chrétiens, retourner en Europe ?

Voici des propos tenus par un jeune chrétien palestinien :
« Compte tenu des difficultés économiques et de l’instabilité politique, de l’occupation et de la montée du fondamentalisme [islamique], où nous, chrétiens, rencontrons des difficultés extrêmes et nous sentons indésirables, pourquoi ne pas faire nos valises et retourner en Europe ?« 

« Retour » ? Retour en Europe ? Cet homme, pourtant chrétien, ignore-t-il qu’il vit déjà au berceau du christianisme et que les premiers chrétiens de l’histoire étaient originaires du Moyen-Orient, et non d’Europe ? Comment lui, de tous, a-t-il pu ignorer des faits aussi évidents ?

Face à cette ignorance, Joseph Hazboun, directeur régional de CNEWA (Catholic Near East Welfare Association) à Jérusalem, a déclaré :
« Cela s’explique par des informations erronées présentes dans les programmes scolaires palestiniens , qui affirment que l’histoire palestinienne commence avec la conquête arabe de la Palestine, sans aucune mention des sept premiers siècles de christianisme en Terre sainte ».

L’enseignement religieux dispensé dans les écoles chrétiennes palestiniennes et les paroisses locales privilégie le renforcement de la foi plutôt que l’histoire du christianisme en Palestine. De ce fait, de nombreux chrétiens palestiniens ignorent l’histoire du christianisme et des premières communautés chrétiennes de Terre sainte au Ier siècle de notre ère.

Cette « désinformation » ne se limite pas aux programmes scolaires palestiniens. Partout au Moyen-Orient, les minorités chrétiennes affirment depuis longtemps que l’histoire enseignée dans les écoles publiques occulte le patrimoine chrétien de la région tout en magnifiant (notamment par une idéalisation) l’islam.

Le christianisme, une colonisation occidentale

Lors d’une conférence organisée en 2016 à Amman, en Jordanie, par le Centre d’études politiques de Jérusalem, la docteure Hena al-Kaldani a déclaré :
« On constate une occultation totale de l’histoire du christianisme arabe à l’époque préislamique, …de nombreuses erreurs historiques et …des raccourcis historiques injustifiés dans les programmes scolaires jordaniens… Les manuels de seconde omettent toute mention de l’histoire du christianisme ou de l’Église dans la région…. Partout où le christianisme est évoqué, les omissions et les interprétations erronées prolifèrent, notamment la représentation du christianisme comme une source de colonisation occidentale (c’est-à-dire « étrangère ») ».

Ce révisionnisme ne vise pas seulement à faire sentir aux chrétiens autochtones qu’ils sont « étrangers » sur leur propre terre. Il vise aussi à inciter les musulmans à considérer les chrétiens vivant parmi eux avec suspicion, voire pire.

Selon Sharara Yousif Zara, une femme politique influente au sein du ministère irakien de l’Éducation :
« La situation est la même en Irak. Nos livres d’histoire ne font quasiment aucune mention des chrétiens, et ce qui y figure est totalement erroné. On n’y trouve aucune trace de notre présence avant l’islam. Les seuls chrétiens mentionnés sont ceux venus d’Occident. Beaucoup d’Irakiens croient que nous sommes arrivés ici depuis l’Occident, que nous sommes des invités dans ce pays. »

Une ignorance et un révisionnisme historique similaires prédominent en Occident. Bien que les chrétiens soient en réalité les habitants les plus autochtones de ce qu’on appelle aujourd’hui le “monde arabe”, des personnes instruites me demandent souvent pourquoi les chrétiens “choisissent” d’aller vivre au Moyen-Orient parmi les musulmans, si ces derniers les maltraitent.

Les Musulmans endoctrinés à une méfiance du christianisme

Quoi qu’il en soit, ce révisionnisme a non seulement réussi à endoctriner les musulmans pour qu’ils se méfient du christianisme et le haïssent – perçu comme un vestige parasitaire non organique laissé par les colonialistes occidentaux –, mais il a même amené certains chrétiens autochtones, comme le Palestinien susmentionné qui pense qu’il est temps de “retourner en Europe”, à croire la même chose.

Ce phénomène recèle aussi d’amères ironies : les ancêtres des musulmans qui persécutent aujourd’hui les chrétiens du Moyen-Orient étaient eux-mêmes des chrétiens persécutés qui se sont convertis à l’islam pour mettre fin à leurs souffrances. Ainsi, les descendants musulmans de chrétiens persécutés persécutent leurs cousins ​​chrétiens. L’une des principales raisons pour lesquelles les chrétiens sont perçus comme des « traîtres étrangers » tient précisément au fait que les musulmans ignorent tout de leurs origines chrétiennes. Au final, l’approche pseudo-historique du christianisme dans le monde musulman ne devrait pas vous surprendre. Après tout, l’Occident ne se livre-t-il pas aux mêmes manœuvres douteuses ? Dans les deux cas, le christianisme et son histoire sont ignorés ou déformés par ces deux alliés improbables : la “gauche” en Occident, l’islam au Moyen-Orient.

Raymond Ibrahim est membre du Comité d’Honneur de DHimmi Watch.


[1] Seule la version anglaise, originale fait foi : Raymond Ibrahim ; How Middle Eastern Christians Became “Foreigners” in Their Own Land, Coptic Solidarity, 31/10/2026, https://www.copticsolidarity.org/2026/10/31/how-middle-eastern-christians-became-foreigners-in-their-own-lands/. Reproduction autorisée à condition de citer la référence originale (anglaise et le présent article.

[2] Intellectuel engagé et de sensibilité ouvertement séculaire, Helmy El-Namnam a souvent pris la parole pour dénoncer le fondamentalisme religieux. Il a publiquement comparé l’idéologie takfiriste et les méthodes des mouvements islamistes radicaux au nazisme, dénonçant leur projet totalitaire. https://www.google.com/search?q=helmy+el+namnam

[3] Hanan Fikri-Watani, Coptic Studies Still Await a Place in Egyptian Universities, 14/10/2026 https://www.copticsolidarity.org/2026/10/14/coptic-studies-still-await-a-place-in-egyptian-universities/

[4] Récemment, un rapport de l’Institut Georg Eckert (IGE) considérait que les manuels scolaires palestiniens faisaient le compte du christianisme, conformément aux critères de l’UNESCO : la coexistence religieuse entre Chrétiens et Musulmans apparaissait clairement dans les manuels scolaires palestiniens. Voir : A. Feigenbaum : Comment l’ONU maintient les manuels scolaires qui appellent à la haine, Dhimmi Watch, 31/7/2026 https://dhimmi.watch/2026/07/31/comment-lonu-maintient-les-manuels-scolaires-qui-appellent-a-la-haine-alexandre-feigenbaum/

[5] Ishak Ibrahim: A Decade of Curricular Reform? Egypt’s Schools Still Teach Division and Discrimination, The Tahir Institute for Middle East policy, 17/9/2023, https://timep.org/2023/09/17/a-decade-of-curricular-reform-egypts-schools-still-teach-division-and-discrimination/

Houellebecq sur l’avenir des Chrétiens en Europe : voir l’article de Benjamin Puech, Le Figaro, 20/6/2025.

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