L’offensive menée par LFI confirme que le projet de loi contre l’antisémitisme mené par Caroline Yadan atteint sa cible (Le Point)
Interview du Point : Lors du dîner annuel du Crif, le Premier ministre Sébastien Lecornu a promis que la proposition de loi Yadan dite de “lutte contre l’antisémitisme” sera examinée au Parlement en avril. Nora Bussigny interviewe Caroline Yadan sur son projet de loi.[1] Ce texte permet de lutter contre l’antisémitisme d’origine islamiste.
La députée Caroline Yadan (Ensemble pour la République) porte une proposition de loi pour lutter contre les nouvelles formes de l’antisémitisme.
Face à la recrudescence alarmante des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, la députée Caroline Yadan (Ensemble pour la République) porte une proposition de loi ambitieuse, déposée fin 2024 et remaniée en commission début 2026 avec l’appui du Conseil d’État. Le texte renforce la répression de l’apologie du terrorisme[2] et instaure un nouveau délit puni de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende pour « provocation à la destruction ou à la négation d’un État ».
Après la ministre chargée de l’Égalité et de la lutte contre les discriminations Aurore Bergé, c’est au tour du Premier ministre de marquer son soutien sans ambiguïté à la proposition de loi. Lors du 40e dîner du Crif le 19 février 2026, Sébastien Lecornu a annoncé que le Parlement examinerait le texte, dans sa version enrichie, « dès le mois d’avril ». Une priorité affichée pour armer la République contre ce qu’il qualifie de « formes renouvelées » de haine.
Ce projet, cosigné par une large palette politique – de la majorité à la droite en passant par certains socialistes –, suscite pourtant une vive polémique depuis plusieurs mois. Ses opposants dénoncent ce qu’ils estiment être un « amalgame » entre antisémitisme et critique légitime de la politique israélienne. Pour ses détracteurs, cette proposition de loi est une entrave à la liberté d’expression qui risquerait de criminaliser des slogans militants ou des positions anticoloniales. À l’heure où le débat s’annonce brûlant, Caroline Yadan défend auprès du Point son initiative et répond aux critiques.
Le Point : Votre proposition de loi a fait beaucoup réagir, notamment à gauche. Comment l’expliquez-vous ?
Caroline Yadan : Je trouve cela très inquiétant. Cela dit beaucoup de l’époque que nous vivons et de l’inversion des valeurs. Ceux qui se présentent comme les défenseurs constants des minorités se font pourtant singulièrement discrets lorsque la minorité juive — l’une des plus réduites numériquement — est prise pour cible. Pas un mot lorsque des enfants sont assassinés dans des écoles maternelles, lorsque des étudiants sont mis à l’écart ou stigmatisés à l’université. Cette indifférence, parfois même ce déni, interrogent profondément. Plus grave encore : pour certains, le Juif redevient la figure commode du responsable tout désigné. Ce glissement révèle une faillite intellectuelle et morale et participe à la brutalisation du débat public, symptôme d’une dérive politique préoccupante. Cette dynamique agit comme un poison lent, brouillant les repères et installant un climat délétère.
Certains voient dans votre texte une loi d’émotion ou de circonstance, liée au contexte post-7 Octobre. Que leur répondez-vous ?
Ce texte n’est dicté ni par l’émotion du moment ni par les circonstances. Il procède d’une réflexion engagée dès mon entrée à l’Assemblée en 2022, car la haine antijuive en France n’a pas surgi le 7 octobre 2023 : elle s’était déjà tragiquement manifestée dans le sang bien avant cette date.
Depuis l’enlèvement et l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006, onze de nos compatriotes ont été tués sur notre sol parce qu’ils étaient juifs. Ce constat, implacable, impose autre chose qu’une indignation passagère : il appelle une réponse lucide, déterminée et durable.
Cette proposition de loi est une loi de délimitation. Une loi qui fixe des frontières claires entre le débat démocratique – indispensable et protégé – et la haine, qui ne saurait être tolérée.
N’y a-t-il pas un risque que cela limite la critique d’Israël ou le soutien aux Palestiniens ?
Je tiens à le réaffirmer ici très clairement : contrairement aux rumeurs et aux affirmations erronées qui circulent, cette proposition de loi n’a pas vocation à interdire la critique d’un gouvernement. Elle ne limite en rien le soutien au peuple palestinien. Elle ne s’attaque ni à une opinion, ni à une cause, ni à un engagement politique. Elle n’a pas pour objet de placer un État, un gouvernement ou une politique étrangère à l’abri du débat démocratique. Elle ne remet en cause ni la liberté d’opinion, ni la liberté de conscience, ni la liberté d’expression — y compris lorsque cette expression est radicale, dérangeante ou profondément critique.
La critique de l’État d’Israël ou de ses dirigeants, le soutien au peuple palestinien, la dénonciation de la situation à Gaza, l’analyse juridique de faits au regard du droit international, comme l’appel à un cessez-le-feu, demeurent pleinement protégés par notre droit. En aucun cas ce texte ne les vise ni ne les restreint.
Sur quoi s’appuie juridiquement et institutionnellement votre proposition ?
Elle s’inspire de la définition de l’IHRA à laquelle la France a adhéré et que son Parlement (Sénat et Assemblée) a adoptée. La DILCRAH la soutient sans réserve. Le rapport issu des Assises contre l’Antisémitisme initiées par la ministre Aurore Bergé a conclu à l’adoption de ses mesures essentielles (articles 2 et 3 notamment).
À ceux qui craignent une confusion entre antisémitisme et critique du gouvernement israélien, que répondez-vous ?
Je les mets au défi de trouver dans le texte un seul mot qui porterait atteinte à la liberté d’expression ou à la libre critique d’Israël. Critiquer un gouvernement, contester une politique, dénoncer une guerre : tout cela relève du débat démocratique et des libertés d’opinion et d’expression, auxquelles je suis d’ailleurs, comme avocate, très attachée. En revanche, appeler à la disparition d’un État, à son anéantissement ou à son effacement, ce n’est plus formuler une critique ; c’est adopter une logique d’élimination.
Dans un climat où la haine antijuive prospère sur l’amalgame et l’assignation collective, une telle rhétorique est lourde de conséquences. Tolérer l’idée de la destruction d’un État revient à essentialiser un peuple et à banaliser l’hostilité à son encontre.
Aucun autre pays n’est visé par des appels explicites à sa disparition en raison de la politique de ses dirigeants. Incite-t-on la destruction de la Russie, des États-Unis, de la Chine ou même de l’Iran ? Évidemment non.
Pourquoi insister sur le lien entre antisionisme radical et antisémitisme contemporain ?
On ne peut lutter contre l’antisémitisme si on nie dans le même temps un mécanisme central de l’antisémitisme contemporain : la haine des Juifs s’exprime aujourd’hui par l’antisionisme radical. Ce n’est pas une vue de l’esprit : c’est le réel.
Depuis 20 ans, on tue des Juifs dans notre pays au nom de Gaza. Dire que ce lien n’existe pas, c’est ajouter de la violence au déni. Dans la rue, dans les lycées, les universités, les entreprises, sur les réseaux sociaux, les Juifs sont contraints de renier leur identité pour éviter d’être ostracisés ou insultés de « sale sioniste génocidaire », qui a remplacé le « sale youpin » d’hier. Chaque Juif vit cela depuis le 7 octobre. En France, en Europe et dans le monde.
Vous critiquez vivement une partie de la gauche sur ce sujet…
La gauche laïque et républicaine devrait soutenir sans ambiguïté la proposition de loi que je porte. Au lieu de cela, et sauf exceptions, elle choisit le silence, laissant l’extrême gauche occuper le terrain, imposer ses narratifs et diffuser des contre-vérités sur son contenu. L’offensive menée par LFI et par des organisations qui lui sont idéologiquement proches confirme, au fond, que mon texte atteint sa cible !
Cette gauche prétendument antiraciste a laissé tomber la lutte contre l’antisémitisme pour des raisons bassement électorales. Elle cherche à interdire aux victimes de l’antisémitisme de désigner leurs bourreaux et de lutter contre ceux qui les arment intellectuellement. Cette gauche qui a perdu son âme vise à sanctuariser la libre expression de l’antisémitisme en trouvant mille prétextes pour le justifier. Ça en serait pathétique si ça n’en était pas si effrayant…
Quelles sont les prochaines étapes pour cette proposition de loi ?
Elle devrait être inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale dans les prochaines semaines avant d’être transmise au Sénat pour poursuivre son parcours législatif.
J’espère, très sincèrement, que notre Représentation nationale fera le choix de la clarté, du courage et de l’unité, et que la proposition sera adoptée à une très large majorité.
[1] Caroline Yadan : « L’offensive menée par LFI confirme que mon texte atteint sa cible ! », Le Point, 22/2/2026 https://www.lepoint.fr/politique/caroline-yadan-loffensive-menee-par-lfi-confirme-que-mon-texte-atteint-sa-cible-QBLEWDPILFCAVEI5TLD5UV3CHU/
[2] Laurence Croix, Jean-Yves Camus, Nathalie Heinich et Guy Konopnicki : L’apologie du terrorisme est bien un délit, Le Point, 26/8/2024 https://www.lepoint.fr/politique/l-apologie-du-terrorisme-est-bien-un-delit-26-08-2024-2568611_20.php

