L’Iran Joue l’Occident contre l’Occident (Yves Mamou)
Yves Mamou est un fin analyste de la politique internationale. Il décrypte ici pour nous la partie d’échecs entreprise par les mollahs iraniens. Les islamistes ne se battent pas comme les Américains, ils ont d’autres cibles.
Les ayatollahs ne se battent pas comme un État, mais comme une organisation terroriste. Rappelons-nous : entre le 13 juin et le 22 juin 2025, Israël d’abord, puis les États-Unis ensuite ont bombardé les sites nucléaires iraniens de Fordow, Natanz et Ispahan. Donald Trump a ensuite déclaré : « Des dégâts colossaux ont été infligés à tous les sites nucléaires iraniens, comme le montrent les images satellites. Le terme “anéantissement” est tout à fait approprié ! »
Après un simulacre de négociation sur le nucléaire entre les États-Unis et l’Iran, une autre opération militaire États-Unis/Israël a démarré le 28 février. Elle se poursuit encore aujourd’hui. Non seulement les sites nucléaires iraniens ont de nouveau été frappés, mais aussi l’arsenal balistique de l’Iran, ses lanceurs de missiles et sa marine.
En bonne logique, la pression militaire exercée par les États-Unis et Israël aurait dû amener l’Iran à capituler. Mais les régimes totalitaires ne capitulent pas. Jusqu’à la dernière minute, ils sont persuadés qu’ils sont dans la voie d’Allah.
L’Iran a donc riposté. Pas comme un État, mais comme une organisation terroriste, en cherchant à exploiter les vulnérabilités de l’adversaire américain. L’Iran a tout d’abord fait valoir que les bombardements américains et israéliens tuaient les enfants des écoles. Puis, ils ont bombardé les pays arabes du Golfe (Qatar, Bahreïn, les Émirats, l’Arabie saoudite…) Et les voilà maintenant qui bloquent le détroit d’Ormuz par où transite 20 % du trafic pétrolier mondial.
Comme le Hamas, l’Iran a entrepris de :
– Se victimiser. Les islamistes savent que les opinions publiques occidentales sont sensibles aux pertes civiles. Ces ayatollahs qui ont massacré entre 30 000 et 40 000 de leurs concitoyens en deux jours ont diffusé sur les réseaux sociaux les images d’une école où plus de 100 fillettes auraient trouvé la mort en raison d’une erreur de bombardement. Un dommage collatéral tout à fait regrettable mais qui est devenu un « meurtre d’enfants » sur lequel s’est jetée la presse de gauche occidentale.
– Diviser l’adversaire. Les ayatollahs ont lancé plus de 3 000 missiles et drones sur des pays arabes alliés des États-Unis. Pas moins de 1 668 tirs ont visé les seuls Émirats arabes unis. Les Iraniens qui sont plutôt amis avec le Qatar ont aussi bombardé leur ami qatari. Pour quelle raison ? Pour que ces pays arabes exercent une pression diplomatique auprès de leur parrain et mentor américain : que Washington cesse ses bombardements contre l’Iran. Les modèles économiques de ces pays du Golfe « reposent sur la stabilité régionale et sur leur capacité à offrir un environnement sûr au Moyen-Orient aux investisseurs et aux touristes », écrit le New York Times.
– Dresser le consommateur américain contre son gouvernement. Miner le détroit d’Ormuz pour faire grimper les prix du pétrole. Les ayatollahs savent que les élections des midterms auront lieu dans quelques mois. Si le consommateur américain a le sentiment que son environnement s’est dégradé, il pourrait voter à gauche ou s’abstenir de voter républicain s’il estime que l’isolationnisme est la seule bonne politique possible.
Comme le Hamas, l’Iran sait qu’il ne peut rien contre la puissance militaire d’un pays occidental. Mais les deux savent comment faire saigner l’adversaire.
Leur objectif n’est pas de gagner militairement, mais de déporter le conflit militaire sur le terrain diplomatico-économique. Déjà, le New York Times titre en Une que la guerre a coûté en six jours plus de 11 milliards de dollars.
Puisque Washington n’est pas capable de protéger ses alliés arabes, alors il doit cesser le feu. Puisque Washington n’est pas capable d’empêcher l’envolée des prix du pétrole, alors l’opinion publique américaine pourrait exiger un cessez-le-feu.
Et un cessez-le-feu, pour l’Iran, c’est la victoire.
Pour l’Iran, la cible n’est pas l’armée américaine, mais l’opinion publique arabe et américaine.
Cette stratégie qui cible les opinions publiques n’est pas une nouveauté historique.
Pendant la guerre d’Algérie, le FLN avait retourné une partie des intellectuels français anticolonialistes contre leur gouvernement (Manifeste des 121 pour le droit à l’insoumission, les porteurs de valise du FLN…)
Contre la guerre au Vietnam, les universités américaines s’étaient mobilisées pour la « paix ». C’est l’opinion publique elle-même qui a organisé la défaite américaine en Asie du Sud-Est.
Les vagues de l’opinion publique sont aujourd’hui amplifiées par l’écosystème médiatique et les réseaux sociaux.
C’est parce que l’Occident est une civilisation morale et que les islamistes n’en ont aucune que leur stratégie peut fonctionner.
Israël, une couche de complexité supplémentaire
La présence israélienne aux côtés des États-Unis introduit une couche de complexité supplémentaire.
– Les États du Golfe sont d’autant moins tentés de se rallier aux États-Unis contre l’Iran qu’ils donneraient le sentiment de se ranger aux côtés des « juifs » contre un pays musulman. La rue arabe aurait du mal à supporter une telle alliance.
· Aux États-Unis, une partie de la gauche dénonce la guerre contre l’Iran car elle perçoit Israël comme un État « blanc » et donc raciste, tandis qu’à droite, des influenceurs comme Tucker Carlson se démènent pour réveiller les fantasmes du Juif-puissance occulte qui fait mener ses guerres par d’autres.
· « En Europe, le chancelier Merz doit rappeler à l’Allemagne son serment de lutte contre l’antisémitisme : ‘Nous ne tolérerons pas la haine des juifs’, a-t-il clamé le 19 février 2026 face à un antisémitisme ‘manifeste et violent’. Mais la vague islamo-gauchiste post-Gaza fissure l’Allemagne, la France, l’Espagne et l’Occident tout entier.
Les Iraniens jouent donc le temps
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L’illustration originale est de Yves Mamou, publiée avec son autorisation.
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