Islamistes-Israël : c’est aussi la guerre des images, des narratifs et des idéologies
Le présent article s’appuie sur une analyse de la perception d’Israël aux États Unis, analysée par Michel Fayad et Bruno Melki, parue dans Atlantico, sous le titre « supériorité militaire mais défaite d’image, vers un grand divorce entre les USA et Israël ».[1] Il part d’un paradoxe central : malgré sa supériorité militaire sur plusieurs fronts (Gaza, Liban, Iran et réseaux alliés), Israël subit une défaite sur le terrain de la propagande, notamment aux États-Unis et plus largement en Occident. Les auteurs s’appuient sur un sondage du Pew Research Center (avril 2026) montrant une nette dégradation de l’opinion américaine envers Israël, ainsi qu’un effondrement de la confiance envers son leadership politique. Nous reprenons ici les aspects qui, dans cet article, illustrent la bataille avec les islamistes, sur les plans de l’image, des narratifs et de l’idéologie.
L’érosion de l’image d’Israël
Les massacres du Hamas le 7 octobre, les attaques du Hezbollah au Liban et des Houtis du Yémen, ont tous révélé une menace existentielle pour Israël. Ce n’est pas un sentiment de paranoïa, mais la réalité de tous les jours depuis plus de deux ans. Mais sur le plan des valeurs, la « realpolitik » et les menaces géopolitiques compliquent le maintien de l’image morale d’Israël. Aux Etats-Unis, il y a une érosion du “crédit moral” d’Israël, obligé de recourir aux armes pour se défendre. Le récit fondateur d’un peuple rescapé bâtissant une belle démocratie dans un environnement hostile est devenu inaudible. Israël est dorénavant jugé par les opinions publiques sur sa puissance et non sur sa vulnérabilité.
Cependant, les auteurs relativisent l’idée d’un “tournant historique” : l’alliance actuelle entre les États-Unis et Israël repose sur des intérêts stratégiques politiques et institutionnels solides (coopération militaire, renseignement, industrie de défense, opposition à l’Iran), indépendants des fluctuations de l’opinion publique. Ils évoquent des fluctuations du “crédit moral” d’Israël.
L’occupation du champ narratif par les islamistes
Mais c’est tout de même un basculement qui ouvre aux islamistes (Hamas, Hezbollah, réseaux liés à l’Iran ou au Qatar) une perspective majeure. Depuis plusieurs décennies, ils ont investi massivement le champ narratif en inversant les rôles : alors qu’ils ont théorisé une violence qui se veut exterminatrice ‘de la rivière à la mer’, ils ont réussi à se présenter comme les victimes. Cette stratégie trouve aujourd’hui une écoute favorable dans les sociétés occidentales, notamment chez les jeunes générations, sensibles aux grilles de lecture post-coloniales (dominant/dominé, colonisateur/colonisé). La guerre est aussi idéologique.
Ainsi, la “défaite d’image” d’Israël n’est pas seulement le fruit d’une mauvaise communication, mais aussi le résultat d’une transformation profonde des normes morales occidentales, qui sont ainsi réceptives aux narratifs victimaires des islamistes. Les réseaux sociaux jouent un rôle central : ils privilégient l’émotion immédiate et les images de destruction, ce qui avantage structurellement les acteurs capables de produire des récits victimaires visuels. Les mouvements islamistes ont parfaitement intégré cette logique, en utilisant la souffrance civile comme levier stratégique de mobilisation internationale.
Pour les acteurs islamistes, cela signifie que leur stratégie narrative bénéficie désormais d’un environnement idéologique favorable en Occident. Israël, en tant qu’État technologiquement avancé et allié des États-Unis, cumule les caractéristiques du “dominant” dans ces nouvelles grilles de lecture ‘décoloniales’, ce qui affaiblit la perception de sa légitimité morale et risque d’éroder précisément cette alliance avec les États-Unis. Le soutien américain est ainsi interprété par des idéologies anticapitalistes et anticolonialistes, surtout en Europe, et place Israël dans le camp du capitalisme et du colonialisme.
L’article insiste sur ce point sensible : des organisations islamistes, et notamment le Hamas instrumentalisent délibérément les populations civiles pour renforcer leur position dans la guerre de l’image. Dans la perspective islamiste, cette stratégie est efficace car elle leur confère une supériorité narrative. Il y a déjà le précédent historique de l’OLP qui, depuis les années 1980, savait transformer ses défaites militaires en victoires médiatiques.
L’influence des idéologies décoloniales
Un autre facteur clé est le fossé générationnel aux États-Unis et en Europe. Les jeunes Américains, moins marqués par la mémoire de la shoah ou de la guerre froide, adoptent plus facilement des lectures critiques d’Israël. Pour les islamistes, cela représente une opportunité stratégique à long terme : influencer les futures élites politiques, universitaires et médiatiques occidentales. L’article souligne que cette évolution n’est pas encore irréversible, mais qu’elle constitue une tendance lourde.
Dans ce contexte, la guerre de l’information et des narratifs apparaît comme un champ central du conflit. Les auteurs reconnaissent l’existence de campagnes coordonnées (financement de chaires universitaires, réseaux sociaux, médias internationaux comme Al Jazeera), qui contribuent à diffuser un récit favorable aux positions propalestiniennes et islamistes. Toutefois, ils insistent sur le fait que ces campagnes ne fonctionnent que parce qu’elles s’inscrivent dans un changement plus large des paradigmes occidentaux : méfiance envers la puissance, valorisation du statut de victime, remise en cause des récits historiques dominants.
L’article aborde ainsi le risque d’un affaiblissement progressif du soutien américain, à cause précisément de ce soutien. Si celui-ci reste solide au niveau institutionnel, il pourrait s’éroder politiquement si le soutien à Israël devient coûteux électoralement. Du point de vue islamiste, cette perspective est cruciale : elle ouvre la possibilité d’un isolement progressif d’Israël, non pas par une défaite militaire, mais par une érosion, voire une perte de soutien international.
Face à cette situation, Israël cherche à diversifier ses alliances (Inde, États du Golfe, Asie). Mais ces partenariats restent pragmatiques et ne remplacent pas le soutien occidental. Les auteurs soulignent qu’un isolement durable transformerait Israël en puissance militaire forte mais politiquement vulnérable. Toutefois, rien n’est irréversible : des événements futurs pourraient modifier à nouveau les perceptions.
Une évolution des alliances à l’avenir
Du point de vue islamiste, cette analyse met en évidence une fenêtre stratégique : en misant sur la guerre de l’image, l’influence culturelle et la mobilisation des opinions publiques occidentales, il devient possible de compenser un désavantage militaire. Même s’ils sont les agresseurs, ils parviennent à se présenter comme victimes et à fragiliser progressivement le soutien international d’Israël. Le soutien américain alimente donc des enjeux idéologiques (et médiatiques), qui jouent un rôle central dans le conflit et risquent de réduire ce soutien.
Fayad et Melki concluent ainsi : Ce qui est certain, c’est qu’Israël ne peut plus se contenter de gagner les guerres. Il doit aussi redevenir capable de raconter pourquoi il les mène – et vers quel horizon politique cette puissance militaire conduit. Car au Proche-Orient comme ailleurs, la force sans projet politique finit toujours par user même les alliances les plus solides. Un certain pessimisme s’impose néanmoins quant à la possibilité de renverser cette tendance : la guerre des narratifs, la compétition mémorielle, les ingérences étrangères organisées et l’impact de l’intelligence artificielle – qui amplifie et personnalise les biais cognitifs à grande échelle – constituent autant d’obstacles structurels à toute réévaluation nuancée de la situation d’Israël.
[1] https://atlantico.fr/article/decryptage/superiorite-militaire-mais-defaite-dimage-vers-un-grand-divorce-entre-israel-et-les-etats-unis-michel-fayad-bruno-melki. Supériorité militaire, défaite d’image : comment la guerre des narratifs peut conduire à un divorce entre Israël et les États-Unis

