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L’Europe et les Chrétiens d’Orient (Claire Brière-Blanchet)

Jan 9, 2024

L’Europe et les Chrétiens d’Orient (Claire Brière-Blanchet)

Cet article, publié en novembre 2006 dans le Meilleur des Mondes, révèle la dhimmitude les Chrétiens d’Orient, qu’ils subissent, aujourd’hui de plus en plus. L’auteure est vice-présidente de Dhimmi Watch. Grand reporter, spécialiste de l’Iran, elle avait été la première à annoncer le bouleversement religieux initié par Khomeyni.

En Turquie, en Afghanistan, en Égypte, en Irak, dans tout le Proche-Orient, les minorités chrétiennes sont confrontées a l’intolérance et sont condamnées au mieux a la clandestinité, au pire a l’exil. Cet « effacement» des chrétiens d’Orient est le signe de l’audience grandissante des interprétations les plus radicales de l’islam. Il relève aussi de la démission de l’Occident, ignorant de son histoire.

Chrétiens d’Orient : notre origine, notre mémoire, éternité du divin, deuxième naissance de notre histoire qui vécut si brillamment a Antioche, Alexandrie, Césarée, Carthage. Maronites du Liban, coptes d’Égypte, nestoriens d’Arabie, Chaldéens, Sabéens, Assyriens, Assyro-Chaldéens, Chrétiens grecs orthodoxes, grecs catholiques, Arméniens, ancrèrent dans les terres ocre de Palestine, de Mésopotamie et d’Arabie une ecclésia imprégnée de foi et de philosophie grecque.

Au vn• ??  siècle, l’islam conquérant les soumit jusqu’aux confins de la Méditerranée : longue cohabitation tantôt apaisée, tantôt meurtrière. Nous pensions couramment qu’en notre siècle laïcisé, les choses iraient, mourant doucement, disparaissant, s’étalant comme une vague en fin de course.

Les échos de la leçon magistrale de Benoit XVI a l’université de Ratisbonne sur le thème « foi, religion et rationalité » d’ou l’on a extrapolé une citation ont déchaîné l’ire des dévots islamistes. Appels au meurtre suivis d’effets : assassinat a Mogadiscio d’une religieuse italienne de quatre-vingt-trois ans, soignante et dévouée, et de son garde du corps somalien. Une église a même été brûlée en Palestine.

La menace islamiste assiège aujourd’hui toutes Les communautés chrétiennes des pays arabes et de la come musulmane de l‘Afrique. Leur sang a coulé jusqu’en Indonésie ou trois hommes ont été décapités et des milliers d’autres tués. Menaces et persécutions se précisent et se précipitent.

Le droit islamique, « source essentielle » de la législation en Égypte, en est devenu la «source fondamentale » dans les années 1980. La chronique internationale s’égrène désormais en chapitres successifs d’«émeutes inter­ confessionnelles », années 1947, 1950, années 1970, 1979-1981, 1986, 1990.

Miniah, Assiout, Assouan, Le Caire, Alexandrie. Attaques d’une violence inouïe contre les maisons et Les magasins coptes, contre leurs églises.

Incendies et meurtres. A Assiout, un cheikh prêchait dans la mosquée :

« Poursuivez les chrétiens. » Les églises désormais sont fortifiées par des murs qui les enceignent… Images de siège. Avril 2006, à Alexandrie, attaques a l’arme blanche dans trois églises. Un mort, dix-sept blesses.

Mars 2006, Les taliban ont été chassés, pourtant Abdul Rahman, un citoyen afghan converti au christianisme, est jugé pour « apostasie ». II risque la peine de mort et ne doit la vie sauve qu’à la mobilisation de la communauté internationale. Extrade, ii vit désormais caché en Italie. Toutes Les églises d’Afghanistan furent brûlees et pillées par les taliban. Les chrétiens de Kaboul redoutent leur retour et la répétition des persécutions. Mentionnons que dans tout !’Afghanistan, il ne reste qu’une seule église, dissimulée dans les jardins de l’ambassade d’Italie.

Février 2006, en Turquie, un prêtre est abattu de deux balles, puis trois autres sont blessés à l’arme blanche, des prêtres sont accuses de prosélytisme, de « croisade », de pédophilie, d’être une « cinquième colonne », « de briser l’unité religieuse, nationale et identitaire du pays ». Une Turquie ou l’antisémitisme virulent, la laïcité fragilisée, l’islamisation galopante aggravent !’inquiétude des « gentils ». D’Irak, l’ancienne Babylonie chaldéenne, des milliers de chrétiens se sont déjà enfuis. On avance le chiffre considérable de cent mille exilés. Les autres, Sabéens, Assyriens, Assyro-Chaldéens, par centaines, par milliers, demandent asile au Kurdistan.

A Tétouan, au Maroc, un Salvadorien, le père Orellana, fut récemment emprisonné pour prosélytisme, puis, toujours grâce a la pression internationale, expulsé, après que les cinq Marocains convertis par ses soins ont prononcé l’incantation musulmane « il n’y a de Dieu que Dieu » consignant leur retour a la « voie droite ».

En Algérie la loi interdit désormais le prosélytisme. Deux à cinq ans de prison, 5 000 à 10 000 dirhams d’amende contre ceux « qui utilisent des moyens de séduction » ou « distribuent des documents visant a ébranler la foi musulmane ». L’État vient de faire appel a des oulémas fon­ damen talistes venus de Syrie et d’Égypte pour assurer la réislamisation. Plus de quarante écoles francophones ont été fermées, tandis que les militants du FIS et les assassins des GIA – deux mille – ont été libérés de prison et se réjouissent lors de fêtes appelant au djihad. Les Juifs d’abord, les chrétiens ensuite. A mesure que les Juifs ont du émigrer et fuir les villes du monde arabe, les chrétiens sont remontés vers la première ligne de front. Les chrétiens vécus comme le dernier obstacle à l’uniformisation islamique.

« D’ABORD LES GENS DU SAMEDI PUIS LES GENS DU DIMANCHE! »

Dans les territoires palestiniens, on entend le discours terrifiant des oulémas de l’Autorité palestinienne – par le verbe de Hamed al-Tamini – accusant Les chrétiens de « vouloir mettre Satan a la place de Dieu » ! Ils accusent les « croisés » de trahir la cause palestinienne et le monde musulman. II s’agit là des oulémas de l’Autorité palestinienne, et non du Barnas ou du Djihad islamique ! Des oulémas du haut conseil juridique de l’Autorité palestinienne !

Quant a la Somalie, les autorités musulmanes y prêchent désormais « la guerre contre les infideles ». Au Soudan, on les a exterminés massivement ; au Timor-Oriental, la cathédrale est vide.

Que la fraction musulmane la plus radicale attaque Juifs et chrétiens n’est ni nouveau ni surprenant. Les chrétiens, bien que très minoritaires, mettent a mal la grande unité et la suprématie de l’Oumma. En outre le christianisme, comme le judaïsme, est condamnable pour être nés avant l’islam, pour être « antéislamique ». C’est ce crime de lèse-majesté qui présida a la destruction des bouddhas de Bamyan en Afghanistan.

Les chrétiens pourraient soutenir les visées de l’axe «américano-sioniste », se faire les agents de ce sionisme haï, car leurs liens avec !’Occident depuis vingt siècles témoignent de façon têtue de ce tronc commun Orient Occident, islam et chrétienté, sur un sol partagé. Quand bien même les chrétiens d’Orient, surtout ceux de Palestine, ne sont pas exempts d’antijudaïsme, ils resteront d’éternels suspects.

D’autant que !’Occident s’incarne scandaleusement dans le traitement et la tenue des femmes chrétiennes : pas d’abaya, de tchador, pas de burqa. Les femmes converties de l’islam a la religion chrétienne, le firent, pour beaucoup, a mesure que le rigorisme musulman devenait plus dur et plus intransigeant. Au Caire, a Alexandrie, en Irak, dans les Territoires palestiniens, désormais les chrétiennes portent le fichu pour sortir de chez elles, pour aller au travail, pour promener leurs enfants.

Les hommes non plus ne sont pas indemnes de discriminations croissantes : les coptes d’Égypte ne peuvent plus siéger dans les tribunaux égyptiens, ils ne peuvent plus enseigner dans les écoles supérieures.

En Palestine, on surveille sa consommation d’alcool, on ne fête plus Noël tranquillement, innocemment ; pétards et lampions, chants sont interdits a la Saint-Sylvestre, Les restaurants doivent fermer. D’ailleurs la ville de Bethleem, dans les Territoires, n’est plus chrétienne qu’a 25 %. Ces mesures, ces contraintes, ces humiliations ne représentent, comme on le dit, que la partie émergée de !’iceberg. Bien des chrétiens disparaissent silencieusement dans Les montagnes d’Anatolie, dans les villages écartés, sans bruit. Les échos de ces persécutions nous parviennent en fin de parcours déjà filtrés, attenues, faibles.

Ne pas déranger l’ordre des choses, ne pas ajouter d’acide dans le chaudron bouillant du Proche et du Moyen-Orient. Profil bas. Raser les murs. C’est a cela que nous pourrions résumer la philosophie des Églises d’Orient. A commencer par celle du patriarche latin de Jérusalem, Michel Sabbah. Si les chrétiens émigrent, assure-t-il avec aplomb, c’est à cause des pressions exercées par l’État d’Israël sur les Territoires, a cause d’Israël et non du Hamas qui n’est en rien un danger ni pour la paix, ni pour les chrétiens. Jean-Arnold de Clermont, a l’époque président de la Fédération protestante de France,[1] se faisant le porte-parole des responsables religieux qu’il avait rencontres a Beyrouth, regrette la symbiose entre la droite israélienne et les néoconservateurs américains, productrice d’une idéologie de la guerre permanente. Il accuse Israël d’avoir déclenché la guerre au nom d’une rivalité économique entre Tel-Aviv et Beyrouth, il estime que le modelé multiculturel et pluriconfessionnel du Liban est insupportable aux Israéliens qui préfèreraient un Liban divise, tandis que la Syrie s’est montrée « réservée » et que l’attaque du Hezbollah n’était que réponse a une agression. Telle est bien !’opinion des leaders chrétiens au Liban et à Jérusalem …

Des propos stupéfiants mais plus répandus qu’on ne pourrait le croire dans cette partie du monde ou, pour amadouer un islam de plus en plus agressif, les chrétiens font silence et patte de velours. Voila des décennies qu’ils courbent l’échine: « Ne pas se faire remarquer », disent-ils. « Ne pas avoir l’air de faire de la politique. » Les chrétiens ne peuvent rien dire « parce que nous nous sentons menacés ». C’est ainsi qu’en Égypte je voyageais dans le coffre d’une voiture copte. Le seul fait de convoyer une étrangère eût désigné mes interlocuteurs comme agents d’un complot americano-sioniste. C’est ainsi que des nonnes se claquemuraient et n’ouvraient plus les portes de leur couvent.

C’est ainsi que les chrétiens de Palestine, mais aussi du Liban, se déclarèrent a la quasi-unanimité « arabes propalestiniens » et très anti­ israéliens. Les chrétiens, aujourd’hui encore, préfèrent ne pas comprendre que les appels a la haine contre Israël, les appels au djihad contre les Juifs et les sionistes les visent au second degré. Par conséquent, ils s’associent – en gage de leur bonne foi – aux propos antisionistes, voire antijuifs qui courent sur les ondes des radios, des télévisions, dans les colonnes des journaux, dans les pro­ pos de rue. Chez les islamistes pour­ tant, le déni de la Shoah accompagne le déni de l’apport civilisateur des Grecs, de Rome et de Byzance, d’Aristote et d’Origène. Ainsi, seul le Coran aurait fondé l’Orient.

Que des chrétiens intimides se taisent et pactisent avec ceux qui les maltraitent, qu’ils perpétuent ainsi le statut ancestral de la dhimma, que ces chrétiens infiniment minoritaires se replient ou s’en aillent est conforme au destin des minorités en péril. Que les Églises, loin de défendre leurs fidèles, se complaisent dans le thème de la culpabilité des chrétiens et de !’Occident, qui « ignora, méprisa, asservit l’âme et la chair de !’Orient » à travers la colonisation et la reconnaissance d’Israël, n’est pas, ne relève pas de l’esprit du christianisme. Mais de !’abdication du plus faible face au plus fort.

UNE OPINION TRES DISCRETE

Qu’en est-il dans nos démocraties de l’opinion sur ces chrétiens d’Orient? De notre indignation pleine de « retenue » et de mesure? Qu’en est-il de notre volonté de les défendre ? Nous gardons raison et observons un « silence gêné ». En effet, nous avons vécu des siècles de « progrès », siècles d’une histoire européenne qui vit la lente émergence des nations et de la laïcité. Chez nous, il est commun de dire que Dieu est mort pour laisser place à l’histoire. Dieu n’est plus et «l’autre », tous les autres ont donc trouvé place, ont été accueillis dans notre vaste espace démocratique.

Les chrétiens d’Orient sont, en quelque sorte, restés en arrière, puisqu’ils n’ont pas par­ticipé à ce « progrès-là », restés en deçà de notre avancée laïque et pro­gressiste. Si j’ose cette expression, nous les soupçonnons d’archaïsme, d’être un peu « arriérés », englués dans une foi puissante, la « foi du charbonnier », assortie d’une volonté farouche de croire et de pratiquer et, à l’image des coptes, de défendre chèrement leur histoire et leur Église. En ce sens, ils sont loin de nous, ces chrétiens fervents, loin de notre scepticisme un rien désabusé.

Autre pan de notre réserve: c’est qu’à force de laïcité, nous sommes devenus ignorants et ne connaissons plus notre histoire. Nous méconnaissons ce dont nous leur sommes redevables, à ces juifs et chrétiens des premiers temps, au rayonnement intellectuel de ces sept siècles du pourtour méditerranéen qui évangélisèrent, mais aussi alphabétisèrent, diffusèrent, publièrent, confrontant religion et philosophie, a Antioche ou Ephese, Alexandrie ou Néapolis (Naplouse) … Pourtant la défense de ces chrétiens doit devenir une cause urgente des droits de l’homme, le symbole de l’indispensable lutte pour la liberté de conscience et la liberté d’opinion.

J’avoue être pessimiste. Et j’aimerais pour finir évoquer une conférence qui, en mars 2006, réunissait à Copenhague les représentants de l’Institut danois de recherches internationales, des professeurs de l’université de Copenhague, de l’Institut égypto-danois, l’évêque luthérien de l’église danoise, un ambassadeur. Tous jugeaient « regrettable » l’affaire des caricatures face à des prêcheurs et oulémas salafistes venus du Yémen et du Koweït et accompagnés de vingt-cinq jeunes du monde arabo-musulman. L’un des oulémas exprima son angoisse et sa douleur face à l’affront sans précèdent des caricatures. L’un des religieux intervenant avait été interdit d’entrée sur le sol américain en raison de la violence de son antisémitisme, un autre était là, connu pour son fanatisme et ses déclarations en faveur de la lapidation ! Tout ce beau monde exigea des excuses de la démocratie danoise !

Devons-nous conclure avec André Malraux que « le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam », lui qui jugeait déjà en juin 1956 qu’il était « trop tard »? ■


[1] . lnterview par Jean-Luc Mouton, « Jean-Arnold de Clermont : « Les Églises ont un grand rôle a jouer dans ce conflit » », Réforme, 31 août 2006.

Illustration : Icône, Youssef al-Musawwir, École d’Alep, 1650. Oeuvre présentée dans l’exposition « Chrétiens d’Orient » à l’IMA, Paris. Auteur Jean Pierre Dalbéra, 2018. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ic%C3%B4ne_de_la_Vierge_avec_des_Saints_(Chr%C3%A9tiens_d%27Orient,_Institut_du_Monde_Arabe)_(39614957581).jpg

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