La Kabylie et le colonialisme islamique (Ferhat Mehenni) – actualités
Ferhat Mehenni est président du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie, qui va déclarer l’indépendance de la Kabylie le 14 décembre 2025. Il raconte la Kabylie, un islam ouvert, tolérant, refusant l’islamisme. Il évoque la répression terrible. Il explique chez Dhimmi Watch pourquoi la Kabylie veut échapper au rouleau compresseur de l’islamisation par le régime algérien. Il est intervenu dans une visioconférence de Dhimmi Watch 28 novembre.
L’islam en tant que religion est fondé à être respecté et pratiqué au même titre que toutes les croyances. Tant qu’il est affaire de conscience, il est légitime. Personne n’a le droit d’interdire à qui que ce soit de croire ou de prier. Mais dès qu’il quitte le champ spirituel et prétend régenter le temporel, il est politique. Or, le politique est le domaine exclusif du pouvoir des hommes sur les hommes et non le pouvoir d’un Dieu sur Terre.
On nous rétorque que l’islam n’est pas que religion. Les musulmans le disent eux-mêmes, en arabe : Al Islamu, din wa dawla, il est religion et État. Et c’est là qu’il y a contradiction. La religion est avant tout règles morales en relation avec le libre arbitre qui distingue entre le bien et le mal. Mais l’État ne s’embarrasse pas de morale. Il édicte des lois pour ses propres intérêts. Le fait de soumettre aux impôts les plus démunis n’a rien de moral mais nécessaire au fonctionnement de ses institutions et le maintien de la paix civile.
L’islam religion et l’islam colonisateur
L’islam dès qu’il est État et que son emprise s’étend sur d’autres territoires que ceux de ses origines pour augmenter ses ressources et ses richesses, il y a colonisation, il y a empire, il y a impérialisme. Les Califats de Bagdad, du Caire ou d’Istanbul n’avaient rien à envier à Rome. C’étaient des empires coloniaux, mais habillés de religion, même les pays arabes avaient, par effet boomerang, souffert du colonialisme islamique. Le Califat Fatimide était berbère et l’ottoman était turc.
Mais pour les musulmans, l’islam n’est pas colonial. Dans leur perception, le colonialisme est exclusivement occidental, forcément chrétien et impie, ou kufr. Si tel était le cas, pourquoi l’empire almohade avait détruit omeyyado-almoravide, le Fatimide l’abbasside ?
En Kabylie, liberté de croyance
Concernant la Kabylie qui est majoritairement musulmane, il y a lieu de signaler dès le départ qu’il y a un islam kabyle, à nul autre pareil. Il est fondé sur le principe de la liberté. Nul n’est obligé de croire ou de pratiquer ; nul n’est autorisé à interdire à un croyant de prier, d’observer le ramadhan ou d’aller à la Mecque. Les croyances minoritaires, christianisme, judaïsme, animisme, sont protégées par la loi. Nul n’a le droit d’insulter une quelconque religion. Mieux, les Kabyles ont pour serment suprême « Jmaa Liman », « au nom de toutes les croyances » !
A l’ombre du royaume de Koukou
En l’absence d’une documentation réelle sur le sujet, l’essor de l’islam en Kabylie a probablement pour origine deux phénomènes historiques combinés : La Reconquista (1492) qui y a envoyé des musulmans expulsés d’Andalousie, et l’arrivée des Turcs à Alger (1515). Les Andalous qui commençaient à organiser leur pouvoir balbutiant sur la Kabylie avaient tout de suite vu un sérieux rival en les Turcs. A l’ombre du Royaume de Koukou, ils venaient de lancer un mouvement politique au nom du maraboutisme, par nostalgie de l’âge d’or de l’Andalousie sous dynastie almoravide. Ils formaient des imams qu’ils envoyaient dans les villages kabyles. Le fait que ces religieux soient du terroir, imprégnés des traditions et des croyances préexistantes kabyles, les a, nécessairement, amenés à plier leur pratique de l’islam au terrain.
La société kabyle était alors organisée en castes, celle de l’écrasante majorité, les pasteurs-cultivateurs, artisans, celle des esclaves chargés notamment de la boucherie, et au sommet de la hiérarchie sociale, il y avait les nobles, les lettrés auxquels était confié la résolution des conflits.
La colonisation française
Même la colonisation française n’avait pu altérer ce fonctionnement. Les autorités françaises avaient installé ses représentants en Kabylie, les Caïds et les Gardes-champêtres, et les Kabyles avaient leurs chefs qui fonctionnaient selon le droit coutumier. La Kabylie surpeuplée, était, dès l’établissement de l’État-civil par la France, amenée à exporter sa main d’œuvre vers la France. Le contact brutal avec la modernité française et le souvenir traumatique de l’insurrection de 1871, avaient poussés les Kabyles à davantage s’islamiser pour ne pas se dissoudre dans l’identité coloniale algéro-française. Leur ressentiment après cette perte de leur souveraineté les a poussés à s’organiser pour sa reconquête.
Et c’est à ce moment-là qu’ils découvrent les idées socialistes au sein de son émigration en France. Au déclenchement de la guerre anticoloniale, ils s’étaient abstenus de le faire au nom de l’islam, tout en projetant, contre le modèle colonial français, un projet de société dans le cadre de celui-ci.
L’Algérie : une seule langue, une seule religion ?
C’est à partir de 1962 que l’islam est instrumentalisé comme moyen agent d’effacement identitaire. L’Algérie n’a pas de racines historiques. Elle est la création ex nihilo de la colonisation française. Les violences de 1962 avaient poussé les Algériens d’origine européenne et les Juifs d’Algérie à fuir le pays. Une armée planquée au Maroc et en Tunisie prend le pouvoir. Elle dispose d’un État créé par la France, d’un territoire, d’une administration et, cerise sur le gâteau, d’une reconnaissance internationale.
Il ne lui manquait qu’une chose pour être une autorité assise : Une nation. Ce à quoi son pouvoir va s’employer par la violence, notamment contre la Kabylie qui non seulement jure par ses saillantes différences mais aussi par son refus de plier au format algérien post-français. 63 ans, plus tard, rien n’y fait.
L’erreur des militaires algériens chargés de bâtir une nation pour le pays hérité de la France, est de n’avoir de schéma national que sous forme de l’unicité dictatoriale. Pour eux, une nation se définit par une seule langue, une seule religion, un seul drapeau et une seule autorité. Ce qui, de fait, somme la Kabylie de s’assimiler ou de subir les foudres de la répression. Mais les Kabyles, mêmes étêtés, sans autorité centrale, sont conscients de leur importance numérique, 20% des Algériens, sont résilients et solidaires face aux politiques de dépersonnalisation. Ils rejettent la langue, la religion et l’autorité officielles qu’on leur impose et adoptent des attitudes aux antipodes de celles que le régime militaire attend d’eux.
Le rouleau compresseur identitaire du national-islamisme algérien
40 ans plus tard, les tacticiens du régime constatent leur échec. Ils estiment alors que pour réussir la dépersonnalisation linguistique des Kabyles, il fallait coupler la langue arabe imposée, avec la religion. En effet, l’islam a un ancrage plus fort que la langue arabe en Kabylie même si l’islam kabyle est totalement différent du rigorisme du rite malékite dont se réclame l’Algérie.
La nouvelle tactique va s’atteler à encourager l’islamisation par l’envoi de repentis terroristes islamistes comme imams en Kabylie, le soutien financier à des associations construisant des mosquées, par l’augmentation des horaires de cours d’éducation islamique dans le cursus scolaire et par tous les appareils idéologiques de l’État. Dans une Algérie où, en dehors de la Kabylie, l’idéologie arabo-islamiste fait loi, les Kabyles sont stigmatisés, accusés d’être des Juifs, des Sionistes, des résidus du colonialisme français, des mécréants. La force des courants islamistes dans le pays a, petit à petit, instauré un national-islamisme. Pour être un authentique Algérien il faut être un national-islamiste. C’est aujourd’hui, surtout depuis le passage du Hirak et l’arrivée d’incompétents politiques à la tête de la hiérarchie militaire et du sommet de l’Etat, l’idéologie omnipotente.
La Kabylie a sa propre identité
Dans un pays où, en dehors de la Kabylie, le peuple kabyle ne se sent plus chez lui, il ne lui reste qu’une alternative : Bâtir son propre pays, recouvrer sa souveraineté et se donner l’école et les instruments linguistiques qui travaillent le mieux ses intérêts suprêmes. Il en paie le prix le plus fort. Tous ses leaders sont assassinés ou exilés, tous les espaces d’expression sont verrouillés, l’économie sabotée, et un climat de terreur est instaurés dans la tête de chaque Kabyle. Déclarée par les médias officiels comme « région terroriste » la Kabylie subit les affres de l’arbitraire algérien. L’opération « Zéro Kabyle » a été officialisée le 20/08/2019 et le 09/08/2021, la Kabylie est brûlée à 80%dans une politique de répression et de terreur menée par le gouvernement algérien. Plus de 1000 morts. Cela s’apparente aux opérations « Anfal » de triste renommée, ordonnées par Saddam Hussein pour gazer les Kurdes en 1988-89. Depuis, nous avons enregistré plus de 50 condamnations à mort prononcées arbitrairement par la justice algérienne sous ordres, plus de 13.000 arrestations de militants politiques kabyles, 100.000 interdictions de quitter le pays. Le besoin de fuir la répression a poussé des dizaines de milliers de Kabyles à prendre des embarcations de fortune pour traverser la Méditerranée.
L’indépendance sera proclamée le 14 décembre 2025
Le national-islamisme d’aujourd’hui ne nous laisse aucun choix que celui de proclamer notre indépendance le 14/12/2025. C’est la seule façon pour le peuple kabyle, non seulement de reprendre le contrôle de son destin mais aussi de rétablir et conforter ses valeurs de liberté, de démocratie et de justice mais aussi de mettre un terme aux tentatives du national-islamisme d’effacer l’identité kabyle.
Par Ferhat Mehenni est président du gouvernement kabyle en exil.
Intervention prononcée dans une Visioconférence de Dhimmi Watch avec Charlotte Touati, animée par Alexandre Feigenbaum, le 18/11/2025

