L’esclavage : l’abolition, et après ? (partie 2) (Klod Frydman)
L’esclavage est non seulement criminel. Mais c’est aussi un enjeu idéologique. L’esclavage par des pays islamiques semble tellement tabou qu’une loi mémorielle française évite d’en parler ! Klod Frydman fait un panorama complet, second article.
Les principaux besoins en esclaves de masse étaient agricoles : culture de la canne à sucre, du coton et du tabac
Originaire d’Asie, la canne à sucre était déjà cultivée en Perse avant la conquête musulmane. Puis elle s’est répandue dans le bassin méditerranéen. Elle a été produite à Chypre et en Syrie-Palestine[1]. Cette culture nécessitait beaucoup de main d’œuvre, beaucoup d’esclaves. Pour cultiver la canne à sucre sur les côtes de Palestine désertiques, le sultan de Syrie a fait venir au 7ème siècle de nombreuses familles juives de Perse. La culture s’est étendue et, au 10ème siècle, Tibériade et la vallée du Jourdain étaient des centres de production réputés. Les croisés en ont développé la production. Mais après la conquête par Saladin, les guerres tribales et la peste noire ont décimé la population. La culture a cessé au 14ème siècle.
Pour trouver des territoires de remplacement, les Portugais en ont importé avec succès la culture dans leurs territoires du Cap Vert, Canaries et Madère. Christophe Colomb exporta des plants de canne des Canaries vers les Antilles. La culture connut une expansion considérable dans toute l’Amérique du Sud. Les besoins en esclaves grandirent avec la demande et la production. La découverte du sucre de betterave qui est beaucoup plus économique et demande peu de main d’œuvre diminua progressivement l’importance de la canne à sucre et les besoins de l’esclavage.
Aux Etats-Unis, ce n’est pas la canne à sucre mais les productions de tabac et de coton qui ont développé les besoins d’esclaves.
La majorité des maîtres ont encouragé la conversion des esclaves aux religions chrétiennes qu’ils pratiquaient afin de mieux consolider leur contrôle. Mais si en apparence les esclaves acceptaient le discours de soumission que relayaient les églises, en fait ils ont développé leur propre culte qui privilégiait les épisodes bibliques d’émancipation. Les chants y tenaient une grande place. Ils racontaient la vie passée, la sortie d’Egypte et la libération des esclaves hébreux menés par Moïse, comme dans les negro-spirituals tel « Let my people go ».
Le monde arabo-musulman
La pratique de l’esclavage était déjà courante dans le monde arabe préislamique. L’Islam n’a rien changé. Pas plus que le judaïsme ou le christianisme, le Coran ne condamne l’esclavage, l’histoire de Noé le justifie. La Bible et le Coran racontent que Kham, le fils noir de Noé eut des gestes déplacés envers son père ivre et nu. Noé dit : « Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! » (Canaan était le fils de Kham), il dit encore : « Béni soit l’Eternel, Dieu de Shem, et que Canaan soit leur esclave ! Que Dieu étende les possessions de Yaphet, qu’il habite dans les tentes de Shem et que Canaan soit leur esclave ».
Les religions se sont servies de ce verset pour déclarer que… les Noirs, descendants de Kham, sont maudits et justifier l’esclavage.
Que signifie Islam ? En arabe, cela veut dire soumission. La charia, qui s’appuie sur le Coran considère qu’en pays d’islam les enfants d’esclaves sont esclaves ; également les prisonniers de guerre. Elle autorise d’autre part la réduction en esclavage de quiconque provient d’un pays non musulman. La civilisation musulmane a connu son âge d’or, à la fois politique et culturel à l’époque médiévale. Elle était alors en conflit avec la chrétienté, mais elle entretenait aussi avec elle des relations économiques étroites. L’une de ces relations concerne le trafic des esclaves.
Au fur et à mesure des conquêtes vers l’ouest de l’Islam, les besoins en esclaves augmentaient. Les razzias et les achats aux trafiquants ne suffisaient plus. Les arabes se sont alors tournés vers l’Afrique et l’Europe. Les caravanes qui apportaient des dattes et des figues, du sucre, du sel, des chevaux et des produits manufacturés sur les marchés africains rapportaient de l’or, de l’ivoire, de l’ébène et des esclaves. Les esclaves venaient des côtes méditerranéennes et des pays slaves d’où l’origine du mot. La traite organisée par les Tatars de Crimée via l’Empire Ottoman a duré jusqu’à la fin du 18ème siècle. La côte de Barbarie, l’Algérie d’aujourd’hui, en était une plaque tournante[2].
Et ça continue. Le commerce des femmes est toujours florissant et des dizaines de milliers d’enfants égyptiens et soudanais sont employés sous une chaleur torride dans les champs de coton et sur les routes.[3]
Dhimmitude et esclavage
La charia fut imposée dans la civilisation arabo-musulmane, tous ceux qui n’étaient ni Arabes ni musulmans entraient dans une condition inférieure très dure. Ils n’étaient pas vraiment esclaves, mais dans un état qui était pire que celui des serfs de l’époque féodale. Le statut de dhimmis, impurs, fut appliqué aux populations conquises, Juifs, chrétiens, arméniens, zoroastriens, sikhs, hindous, jaïns, bouddhistes….
« Du Maghreb à l’Iran, et surtout en Palestine, de nombreuses rançons collectives étaient prélevées sur toutes les communautés dhimmies, sous menace de conversions forcées ou d’esclavage. Les chroniques, surtout des Coptes d’Egypte, mentionnent l’enlèvement des enfants en esclavage en déduction des dettes des parents. Une situation similaire est mentionnée pour des Chrétiens à Chypre par un voyageur français, J.-B. Tavernier, au cours d’un voyage au XVIIè siècle, et par un consul anglais dans un rapport de 1860 sur les Chrétiens de Bosnie, obligés de laisser leurs enfants travailler dans des foyers musulmans, pour payer leurs dettes. L’exploitation fiscale des dhimmis fut l’une des causes les plus importantes de leur conversion et de leur amenuisement démographique, avec l’esclavage des enfants et les déportations[4]. »
Le Proche Orient
Quand les Britanniques étaient mandataires de la Palestine ils n’ont jamais remis en question l’esclavage. Il a fallu attendre la création de l’Etat d’Israël et les changements sociaux-économiques qu’elle a entraîné pour voir la disparition de l’esclavage en tant qu’institution, mais il a encore perduré dans certaines régions jusqu’en 1950.
En dehors de l’immigration clandestine, les groupes de noirs qui vivent aujourd’hui et à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev sont appelés « abed » ce qui signifie esclave en arabe. Ils sont issus des esclaves kidnappés au Soudan en Ethiopie ou même en Afrique noire et achetés par les bédouins sur les marchés d’Egypte[5]. Ils vivaient dans les familles bédouines importantes et étaient marqués comme les animaux. Les enfants s’occupaient des corvées, les hommes participaient à la défense. Beaucoup de noirs d’origine bédouine perpétuent la tradition militaire en servant dans les forces armées et la police, en Israël comme à Gaza ou en Jordanie[6].
Il faut faire la différence en Israël entre les bédouins noirs, descendants des esclaves et les Palestiniens africains de Jérusalem. Ceux-ci sont surtout issus de l’armée de volontaires formée par l’Egypte pour détruire Israël[7] lors de la guerre d’indépendance, ils ont été abandonnés dans la partie de Jérusalem conquise par la Jordanie en 1948 et reprise par Israël à la guerre des six jours[8]. Tous sont reconnus par les instances internationales comme réfugiés palestiniens. Bien que pauvres et discriminés par les autres palestiniens, le terme « abed » est un rappel constant de leurs basses origines et de la persistance d’un statut inférieur. Nationalistes, ils se considèrent plus Palestiniens que les Palestiniens arabes.
Adam Smith (1723-1790) est considéré comme le père de l’économie moderne. Son ouvrage « Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations », texte fondateur de la théorie du libéralisme économique, défend l’idée d’un libre échange des marchandises entre des acteurs libres. On sortait à cette époque d’une économie basée sur l’agriculture pour entrer dans l’ère industrielle. Au-delà des innovations techniques telle la machine à vapeur, la « révolution industrielle » qui se développait dans la métallurgie, le textile et les mines imposait le travail en usine, la mécanisation, la division du travail, la productivité et avec eux la misère ouvrière.
Comparant le travail des esclaves à celui des ouvriers, Smith défendra les théories abolitionnistes en s’appuyant sur une réflexion économique. Il constate que l’esclavage supprime toute motivation tandis que le travail des hommes libres développe le zèle et l’intelligence et accroît la productivité. Puis il compare les coûts respectifs. L’esclave a un prix d’achat, un coût d’entretien, des risques pour la santé et la sécurité, le tout à la charge du propriétaire ; l’homme libre n’a qu’un salaire, le plus bas possible, et de plus il paie des impôts. Arguant que les coûts de la main d’œuvre servile sont supérieurs à ceux de la main d’œuvre salariée, Smith sera un des principaux acteurs de l’abolitionnisme en démontrant que la suppression de l’esclavage profitera à l’ensemble de l’économie, y compris aux colons eux-mêmes. Il n’est pas question de déménager Schœlcher du Panthéon, mais dans le monde, l’influence des libéraux comme Smith, Mirabeau et Tocqueville a eu plus d’effet sur le processus d’abolition que les grandes idées humanistes.
Quand l’esclavage a-t-il été aboli ? Il a été aboli à partir de 1777 aux États-Unis, en 1803 au Danemark, en 1807 au Royaume Uni. Il a fallu attendre en France le 27 avril 1848 sous la deuxième République pour que l’abolition soit décrétée définitivement sous l’impulsion de Victor Schœlcher. Mais en Algérie française il n’a été interdit que le 15 juillet 1906. …
Combien de victimes ?
Quand il est question d’esclavage aujourd’hui on pense uniquement au commerce triangulaire entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. Cette traite négrière est la seule reconnue comme crime contre l’humanité par la loi Taubira du 21 mai 2001.
Mais on estime à 42 millions le total des victimes pour trois traites négrières[9] :
- la traite intra-africaine : 14 millions de personnes, dont une partie revendue à des Européens ou des Arabes ;
- la traite atlantique, par les Européens : 11 à 13 millions de personnes, dont l’essentiel à partir de la fin du XVIIe siècle.
- la traite orientale, à destination du monde arabo-musulman : 17 millions de personnes ;
Par ailleurs nombre des européens déportés par les tatars vers l’Afrique du Nord et l’Orient s’élèverait à 5 millions[10] et 1,2 millions enlevés sur les côtes de la Méditerranée[11] par les barbaresques.
Si la traite arabo-musulmane est moins connue c’est qu’elle n’a jamais été dénoncée, ni même fait l’objet de recherches historiques sérieuses au sein du monde musulman. La coutume dans le monde arabe a longtemps été de castrer les esclaves hommes, ce qui provoquait une très forte mortalité et a évité une descendance des esclaves[12]. De toute façon le monde islamique ne peut condamner une pratique acceptée par le Coran.
Les derniers pays à l’avoir aboli sont l’Arabie Saoudite en 1968 et la Mauritanie en 1980 mais il y reste encore 10.000 esclaves. On trouve au Liban par exemple des bonnes africaines ouvertement à vendre[13], en Lybie des marchés aux esclaves[14].
A suivre : l’esclavage moderne, que faisons-nous, le Pnaco, exemples, (Qatar, Mauritanie), A l’ONU.
Illustration : Marché aux esclaves au Caire par David Roberts, 1838/1839
[1] Mohamed Ouerfelli – Le Sucre Production, commercialisation et usage dans la Méditerranée orientale – 2008 – Brill-Leyde éditeur.
[2] Un article de Marie-Claude Mosimann-Barbier, pour le Figaro Histoire du 11 décembre 2025, réclame réparation à l’Algérie pour les dizaines de milliers de français enlevés par les barbaresques et réduits en esclavage.
[3] http://info.catho.be/2012/04/17/400-millions-denfants-dans-le-monde-vivent-en-esclavage/
[4] Bat Ye’or : https://www.tribunejuive.info/2023/05/29/bat-yeor-la-colonisation-oubliee-panorama-de-la-dhimmitude/
[5] Louis Frank (Le Gall 1999)
[6] https://histoire.ci/2022/07/15/lhistoire-des-noirs-de-palestine/
[7] Connue sous le nom d’« Armée du Salut ».
[8] 22 octobre 2012 – afrik.com
[9] Olivier Pétré-Grenouilleau
[11] Olivier Pétré-Grenouilleau [1] « La Traite des Slaves : l’esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle » d’Alexandre Skirda
[12] Tidiane N’Diaye, Le Génocide voilé, Gallimard, Paris, 2008
[13] 9 décembre 2011 – International Museum of Women
[14] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/15/libye-des-migrants-vendus-aux-encheres-comme-esclaves_5215509_3212.html
Reproduction autorisée, à condition de mentionner la source comme suit : « L’esclavage : l’abolition, et après ? (partie 2)” (Klod Frydman), Dhimmi Watch, 19 Janvier 2026, https://dhimmi.watch/2026/01/19/lesclavage-labolition-et-apres-partie-2-klod-frydman/

